L'Eglise tentée par le schisme avec Poutine

Publié le par Père Jean-Pierre

L'Eglise tentée par le schisme avec Poutine
L'orthodoxie a le choix: prendre ses distances avec un establishment corrompu et impopulaire (et gagner le respect et la confiance non seulement des chrétiens mais de l’ensemble de la population), ou conserver le soutien du pouvoir et les avantages notamment matériels qui en découlent.
- Célébration de l'Epiphanie à Temnolesskaya, près de Stavropol, en janvier 2008. REUTERS/Eduard  

L’église orthodoxe russe redevenue une puissance est face à un dilemme. Elle a deux options qui l'une comme l'autre présentent de sérieux risques et inconvénients. Soit elle continue à jouer «la symphonie byzantine» en feignant d’ignorer la dégradation de la situation économique et sociale du pays au risque se marginaliser, soit elle prend ses distances avec un establishment corrompu et impopulaire, gagne le respect et la confiance non seulement des chrétiens mais de l’ensemble de la population, mais perd le soutien du pouvoir et les avantages notamment matériels qui en découlent.

Pour le moment, aucune position ne semble définitivement arrêtée. Les  dernières déclarations des responsables du patriarcat et les initiatives annoncées comme l’autorisation donnée aux prêtres de se présenter au suffrage des électeurs donnent à penser que l’église veut faire entendre sa propre voix…  Reste à savoir si Vladimir Poutine, qui vient de montrer de façon éclatante en faisant condamner Khodorkovski qu’il était le seul maître à bord, lui en laissera l’opportunité.       

Pour la première fois depuis la chute du régime communiste et le retour de l’église dans ses positions d’avant la révolution d’Octobre, un haut fonctionnaire du patriarcat de Moscou se livre à une critique virulente de la «démocratie souverainiste» et de la «verticale du pouvoir» qui empêche «tous les peuples qui forment la fédération de Russie de prendre une part active au développement politique et économique du pays».  On ne saurait être plus clair... Bien qu’aucun nom n’ait été prononcé, l’allusion à la politique menée depuis dix ans par «leader national» n’a trompé personne. 

Les «élites doivent partir sinon elles seront chassées»

Au cours d’une conférence de presse le 17 décembre à l’agence de presse Ria Novosti, l’archiprêtre Vsevolod Tchaplin –président du conseil synodal pour les relations entre l’église orthodoxe, les autres confessions et les représentants de la société civile– a dressé un violent réquisitoire contre le gouvernement: «Les conflits ethniques ont une base économique et sociale une base politique. La population est lasse de l’arbitraire et de l’injustice qui règnent dans la société. L’Etat doit prêter une oreille attentive aux doléances de la population au lieu d’écouter les élites», a-t-il déclaré  et de conclure:

«Les élites qui tentent depuis la fin de années 90 de construire une politique nationale ont fait leur temps , elles sont usées. Elles ont  encore un peu de temps, environ six mois pour renoncer au pouvoir... et je ne peux que leur conseiller de s’y résigner

Par ailleurs, le père Vsevolod a annoncé que le saint synode examinait la possibilité de permettre aux membres du clergé de se présenter aux suffrages des électeurs «si les circonstances l’exigent». La situation est donc considérée comme grave. Selon  les canons de l’église orthodoxe, les serviteurs du culte doivent se contenter de sauver les âmes et n’ont pas le droit de  se mêler de la vie de la cité. Mais il ne s’agit pas d’une règle absolue et l’interdiction peut être levée par les autorités ecclésiastiques si elles l’estiment nécessaire. En 1993, plusieurs métropolites et prêtres avaient été élus à la douma pour discuter avec les autorités civiles de la loi sur la liberté de conscience. Après le vote, ils avaient démissionné en bloc, sauf le père Gleb Iakounine qui avait été défroqué pour avoir désobéi.

Le temple des fonctionnaires et des oligarques

Pendant la fin de la période soviétique, en dépit de l’appartenance de nombreux hiérarques aux organes, beaucoup de dissidents se sont tournés vers l’église qui apparaissait alors comme le symbole des valeurs universelles piétinées par le pouvoir athée. La vague de baptêmes qui a suivi la chute du communisme témoigne d’un élan spontané sans précédent vers la religion. Mais l’arrivée de Vladimir Poutine aux affaires en 2000 a changé la donne. L’église a gagné en puissance et en influence ce qu’elle a perdu en popularité.

A  la suite du chef de l’Etat qui affiche avec ostentation ses convictions religieuses, oligarques, hauts fonctionnaires et membres des mafias se sont précipités dans les églises. Les prêtres de paroisse flairant la bonne aubaine ont été jusqu'à remettre au goût du jour la pratique des indulgences qui permet d’absoudre ses péchés et même ses crimes contre une somme rondelette... qui ne sert pas toujours à l’entretien de la paroisse ni au soutien des plus défavorisés.

Reste que la collusion avec l’Etat détourne de l’église une partie de la population. Le patriarche a obtenu de la municipalité de Moscou l’autorisation de construire deux cents églises pour une ville qui en compte déjà neuf cents, qui, sauf les jours de grande fête, sont désespérément vides. Seules quelques vieilles femmes font la causette en surveillant les cierges.  

Les intellectuels attendent toujours l’acte de repentance publique pour l’attitude pour le moins équivoque du clergé pendant la dictature communiste et n’approuvent pas la décision de Poutine de rendre à l’église tous les biens qui ont été confisqués en 1917. Des manifestations antireligieuses ont eu lieu dans tout le pays à la suite de la tentative du patriarcat de récupérer des églises qui avaient appartenu aux catholiques. Quant à la jeunesse sur laquelle le patriarche misait beaucoup, elle préfère les boîtes de nuit , l’alcool et la drogue qui est en passe de devenir une véritable plaie de la société russe. Même l’extrême droite s’est détournée de l’église. En 1993, les mouvements nationalistes et ultranationalistes comme Pamiat (mémoire) se réclamaient de l’église orthodoxe. Fin 2010, les jeunes du mouvement contre l'émigration clandestine (DPNI) adhèrent à des sectes païennes qui se sont répandues dans tout le pays

Ce décalage croissant entre l’influence politique de l’église et la pratique de la foi n’échappe pas aux autorités ecclésiastiques. Selon une dépêche issue des révélations de Wikileaks, l’ambassadeur des Etats-Unis qui avait rencontré le 28 janvier 2010 le métropolite Hilarion, révèle que ce dernier s’est lamenté que «même si 70 à 80% de la population se dit orthodoxe seulement 5% se rend à l’église régulièrement et encore moins est influencée dans sa vie par la foi orthodoxe».

Dans ce contexte, la marge de manœuvre du chef de l’église russe est particulièrement étroite. Des prises de positions trop fortes contre la politique menée par l’establishment feraient certes remonter la cote de popularité du patriarche, mais risquerait de porter un rude coup à la position retrouvée auprès des puissants de l’église orthodoxe. Après la mort en 1700 du patriarche Adrien qui avait soutenu sa demi-sœur Sophie contre Pierre le Grand, ce dernier ne lui a jamais donné de successeur. Une leçon de l'histoire que l'orthodoxie russe n'a pas oublié.

Nathalie Ouvaroff


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