Traduire la Bible, une aventure passionnante

Publié le par Père Jean-Pierre



 
  

 
 
19/11/2010 19:29
 LA CROIX
La Traduction œcuménique de la Bible (TOB), dont la nouvelle version est sortie cette semaine, est une tentative audacieuse, commune aux catholiques, orthodoxes et protestants



Présentation de la nouvelle édition de la Traduction Oecuménique de la Bible (TOB) co-éditée par les Editions Bibli'O et les Editions du Cerf (Razzo/Ciric). 

C’est un paradoxe. La Bible, best-seller universel vieux de plusieurs millénaires, demeure l’un des textes les plus modernes qui soient. Sans cesse actualisé, enrichi de nouvelles notes, traduit et retraduit, remis à la page grâce aux dernières découvertes archéologiques… Les Saintes Écritures traversent le temps avec une jeunesse insolente, d’autant qu’elles sont toujours mieux diffusées, que ce soit via l’édition traditionnelle ou sur Internet.

On considère aujourd’hui que neuf personnes sur dix sachant lire peuvent accéder à la Bible. Disponible en 451 langues, elle s’impose de ce fait comme le livre le plus traduit au monde. C’est dire la patience, la minutie et l’investissement consentis par ces centaines d’exégètes, linguistes et historiens qui œuvrent dans l’ombre au lent dévoilement de la Parole de Dieu. « On continue à traduire la Bible parce que la langue française évolue », résume simplement le P. Gérard Billon, directeur du Service biblique catholique Évangile et Vie.

« Le langage de 1950 n’a rien à voir avec celui de 2010. De même, on n’a plus le même regard historique et littéraire. Notre but, c’est que les lecteurs puissent bénéficier d’une traduction qui ne soit datée ni dans sa langue, ni dans sa présentation critique et scientifique », détaille l’exégète.

« Changement de contexte culturel »

Le phénomène ne date pas d’hier. Comme Benoît XVI le rappelait la semaine dernière (1), « on doit toujours avoir présent à l’esprit que le travail de traduction des Écritures a commencé dès le temps de l’Ancien Testament, lorsqu’on a traduit le texte hébreu de la Bible oralement en araméen et, plus tard, par écrit en grec ». En effet, poursuit le pape, une traduction « est toujours plus qu’une simple transcription du texte original », le passage d’une langue à une autre comportant selon lui un nécessaire « changement de contexte culturel ». 

Autrement dit, « les concepts ne sont pas identiques et la portée des symboles est différente, car ils mettent en rapport avec d’autres traditions de pensée et d’autres façons de vivre ». Il suffit d’observer la profusion des traductions francophones récentes de la Bible pour mesurer l’intérêt – la nécessité, même – d’une telle démarche. Mais aucune traduction n’est, en soi, meilleure qu’une autre. Toutes se complètent.

Traduite sous la direction des dominicains de l’École biblique et archéologique française de Jérusalem, la Bible de Jérusalem (Cerf) se destine par exemple à ceux qui souhaitent lire la Bible au plus près de la langue originale, puisqu’elle intègre les dernières avancées de l’exégèse historico-critique. D’ailleurs, les dominicains préparent actuellement un autre projet biblique, prenant en compte les différentes versions du texte et leur réception dans de multiples traditions. Réputée elle aussi, la Bible Segond (réactualisée en 2002) est la traduction de référence pour les protestants. 

Rigoureuse

Cette Bible se veut rigoureuse dans son analyse exégétique, dans le respect scrupuleux de la structure originelle du texte. Dans un registre encore différent, la Nouvelle traduction de la Bible – dite « Bible Bayard » (2001) – a mobilisé pendant six ans 27 exégètes et 20 écrivains répartis en binômes. Conçue dans un langage ciselé, cette traduction restitue de belle manière la dimension littéraire du texte biblique.

S’il est une expérience emblématique de ce nouvel essor biblique, c’est bien celle de la Traduction œcuménique de la Bible, qui fut mise en chantier il y a 50 ans dont la deuxième révision générale est sortie cette semaine. Sa particularité est non seulement d’être une traduction commune aux catholiques, orthodoxes et protestants, mais surtout une édition commune. En clair : toutes les notes et introductions sont rédigées ensemble, sans que les divergences doctrinales fassent obstacle ! La TOB reste à ce titre l’un des symboles les plus vivaces du mouvement œcuménique, écoulée à ce jour à 2,5 millions d’exemplaires.

Les nouveautés de cette édition 2010 portent notamment sur l’expression des noms divins. En effet, observent les biblistes, les termes « puissant » ou « tout-puissant » sont en réalité étrangers aux noms divins respectifs qu’ils sont censés désigner. Ainsi, par exemple, la séquence très fréquente « Adonaï (Elohim) Çebaoth », littéralement « le Seigneur des armées », rendue jusqu’ici par « le Seigneur, le tout-puissant » a-t-elle été revue en « le Seigneur de l’univers ». 

L'implication des orthodoxes

De même, le qualificatif « jaloux », accolé au nom divin, souvent compris au sens d’« envieux », a été remplacé par « exigeant »… Une traduction plus juste du nom « juif » était également au menu de cette nouvelle TOB, ce afin de lever un certain nombre de malentendus vis-à-vis du judaïsme.

Surtout – et la démarche est sans précédent – les orthodoxes ont largement participé à cette nouvelle révision : à leur demande, six livres appartenant au canon orthodoxe de l’Ancien Testament (deutérocanoniques), mais non reconnus par les catholiques et les protestants, ont été intégrés à la TOB, qui devient ainsi la première Bible en langue française à les inclure. Ce choix devrait permettre aux fidèles orthodoxes francophones « de connaître et de lire l’ensemble des livres du canon orthodoxe de l’Ancien Testament dans une même édition de la Bible », se félicite Stefan Munteanu, professeur d’hébreu et de théologie biblique à l’Institut de théologie orthodoxe Saint-Serge (Paris), et coordinateur de ce travail. Plus encore, selon lui, ces avancées pourraient « servir de modèle pour des projets interconfessionnels » dans les pays de tradition orthodoxe, où les tensions avec les catholiques et les protestants sont parfois vives.

Recherche d'unité

Côté catholique et protestant, l’ajout de livres issus de la tradition orthodoxe est plutôt bien accueilli : « Les questions que pose ce livre nous ont saisis par leur actualité », témoigne Valérie Duval-Poujol, baptiste enseignant le grec à l’Institut Catholique de Paris, en évoquant le 3e livre des Maccabées. Quant à la Prière de Manassé, c’est presque naturellement qu’elle s’intègre à la TOB, remarque-t-elle : « Thomas d’Aquin la cite dans sa Somme théologique, Luther admirait cette prière et l’incluait dans sa Bible. Avec 3 et 4 Esdras, elle se trouvait en appendice des éditions latines de la Bible jusqu’au XXe siècle. Les moines orthodoxes la lisent tous les soirs pendant le Carême. Elle fait encore aujourd’hui partie du livre des prières de l’Église épiscopalienne américaine. »

La recherche d’unité : c’est sans doute l’un des défis majeurs pour les traducteurs de demain, comme le faisait encore remarquer Benoît XVI, la semaine passée : « Nous savons en effet que traduire un texte n’est pas une tâche purement mécanique mais fait partie en un certain sens du travail d’interprétation. » En ce sens, insistait-il, « la promotion des traductions communes de la Bible participe à l’effort œcuménique ».

François-Xavier MAIGRE

(1) Exhortation apostolique « Verbum Domini » sur « la Parole de Dieu dans la vie et dans la mission de l’Église », tirant les conclusions de l’assemblée du Synode des évêques d’octobre 2008, publiée le 11 novembre.

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