Les chrétiens d'Irak entre espoir et tragédie

Publié le par Père Jean-Pierre

  

 Par Laurence De Charette


12/11/2010 | Mise à jour : 19:44
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Un rescapéde l'attentat rend visite à sa mère, hospitalisée à Villeneuve-Saint-Georges, dans le Val-de-Marne.
Un rescapéde l'attentat rend visite à sa mère, hospitalisée à Villeneuve-Saint-Georges, dans le Val-de-Marne.

Arrivés en France, les rescapés de l'attentat de la cathédrale de Bagdad sortent peu à peu des hôpitaux. 

Nour ne s'est pas rendu à Saint-Antoine cet après-midi. Il n'a pas voulu sentir à nouveau l'odeur de l'hôpital, ni voir son épouse, blessée aux deux jambes dansl'attentat meurtrier du 31 octobre de la cathédrale syriaque catholique de Bagdad, entourée de perfusions - «pour son fils», dit-il. Dans le hall du centre d'hébergement de France Terre d'asile à Créteil, le jeune ingénieur irakien longiligne, arrivé lundi soir avec une cinquantaine de rescapés dans un avion médicalisé spécialement affrété par la France, tente de tuer le temps.

Un petit garçon aux grands yeux noirs s'accroche à ses jambes, grimpe dans ses bras, descend jouer avec une boîte de bonbons, puis escalade à nouveau la haute silhouette paternelle. L'homme raconte: «La messe n'avait pas commencé depuis 20 minutes quand les bruits des tirs ont commencé. Plus tard, la porte a explosé. Un prêtre a tenté de nous rassembler au fond de l'église. Ils l'ont abattu.»

Nour, sa femme et leur petit garçon âgé de 3 ans sont restés plusieurs heures étalés sur le sol de l'église Notre-Dame-du-Perpétuel-Secours, au milieu des corps. Sous les rafales de tirs qui ont blessé Lydia - ou bien était-ce des éclats de grenade? -, ils ont fait semblant d'être morts. «J'ai mis ma main dans la bouche du petit, raconte Nour, pour qu'on ne l'entende pas. Il mordait mes doigts.» Puis des policiers sont arrivés. Les explosions et les tirs ont redoublé. Enfin, on a tenté d'évacuer les rescapés. «À ce moment-là, les terroristes sont devenus kamikazes, poursuit Nour. L'un d'eux s'est jeté sur moi, quand sa ceinture d'explosifs l'a fait sauter… Il a été comme coupé en deux, et la moitié inférieure de son corps s'est écrasée sur ma femme…» Nour raconte en boucle, d'une voix creuse; les images tournent dans sa tête.

 

Grenade dégoupillée

 

Dans celle de Georges règne le même chaos. Une femme est morte dans ses bras au milieu des explosions, alors qu'il était enfermé avec plusieurs dizaines de personnes dans la sacristie; elle hante son esprit. La peau encore rougie par le soleil, une grosse écharpe nouée autour du cou, le jeune homme a posé sur ses genoux les énormes moufles qu'il a emportées par précaution dans ce pays inconnu, pour mimer le geste d'une grenade dégoupillée. Ingénieur méca nicien, trentenaire, il vivait jusqu'alors une vie à laquelle il s'était finalement accoutumé à Bagdad, au sein d'une communauté syriaque soudée et souvent plus aisée que la moyenne des habitants, jusqu'à ce dimanche 31 octobre où, comme tous les week-ends, il s'est rendu en famille à l'église.

Il ne retournera plus à Bagdad et compte demander l'asile en France. Blessé dans le bas du dos, il a pu sortir de son lit d'hôpital et est immédiatement parti en quête d'un moyen de retrouver sa fiancée, hospitalisée à Villeneuve-Saint-Georges (94). Tous les jours, depuis le début de la semaine, des volontaires de l'association d'entraide aux minorités d'Orient (AEMO), le plus souvent d'origine irakienne, se retrouvent au centre d'hébergement de Créteil pour accompagner les rescapés rendant visite à leurs proches dans les différents hôpitaux - ils les véhiculent et jouent les interprètes. À travers ces anciens arrivants, les déracinés d'aujourd'hui tentent d'imaginer leur nouvel avenir.

«Est-ce qu'on peut vivre en France en sécurité?» interroge Nadia. Les cheveux bruns tirés en arrière, simplement couverte de la blouse blanche nouée dans le dos des personnes hospitalisées, son sac à main serré contre elle, elle ne cache pas son émotion à l'arrivée d'un de ses fils, un grand gaillard de 19 ans, dans la chambre qu'elle partage avec la fiancée de Georges. Elle le serre, transpirant de joie, puis s'évente avec la carte d'accès à bord qu'elle a conservée près d'elle.

Le 31 octobre, ses deux neveux ont été abattus devant elle. Ses deux autres enfants, âgés de 17 et 21 ans, sont soignés dans un autre établissement parisien. Peut-être son mari les rejoindra-t-il. Pour l'heure, il n'a pas quitté ses affaires. Mais elle n'a pas hésité, elle, la semaine dernière, quand un responsable de l'AEMO leur a proposé de partir.

Assis sur le lit voisin, Georges et sa gracieuse fiancée retrouvée se sourient. Eux aussi n'ont disposé que de quelques heures pour remplir de larges valises noires de tout leur passé. Ils n'ont pas encombré leurs bagages de photos ni d'objets souvenirs. De l'utile uniquement. Dans sa poche droite, Georges garde sur lui tout ce qu'il possède de précieux - quelques liasses de dollars, ses papiers. Demain? «Pas après pas» répond-il. D'abord apprendre le français. L'association leur a dressé les grandes lignes du parcours à suivre: un foyer d'hébergement, puis un logement, ensuite la quête d'un travail… Franchiront-ils encore le seuil d'une église? «Au moins pour le mariage!» lâche Georges.

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