La fastueuse diversité de la Sainte Russie

Publié le par Père Jean-Pierre

4/03/2010 14:02
La Croix

Une magnifique exposition au Louvre retrace près de 1 000 ans d’art russe, des origines à Pierre le Grand, marqués par des influences multiples


Icône des saints Boris et Gleb (Novgorod, milieu du XIVe siècle), les premiers martyrs russes (Photo : Musée historique d'État, Moscou).

SAINTE RUSSIE 
Musée du Louvre (Paris)
Jusqu’au 24 mai. Renseignements : 01.40.20.53.17 ou
www.louvre.fr 

C’est d’abord l’impressionnante maquette du monastère Smolny, joyau bleu et or du baroque russe à Saint-Pétersbourg, qui accueille le visiteur de l’exposition Sainte Russie au Louvre. Une œuvre du milieu du XVIIIe siècle pour ouvrir une exposition sur l’art russe des origines à Pierre le Grand ? Jannic Durand, commissaire général de l’exposition, l’assume parfaitement : « Il s’agit de montrer une Russie à laquelle on n’est plus habitué »

Une autre Russie ? Presque 1 000 ans d’histoire, en fait, depuis l’irruption dans l’histoire  des « Rhôs » (début du IXe siècle), peut-être originaires de Scandinavie, jusqu’à Pierre le Grand (1682-1725), retracés grâce un rassemblement exceptionnel de 400 œuvres, dont beaucoup n’étaient jamais sorties du pays. Même le président Dmitri Medvedev en a été étonné, lors de l’inauguration de l’exposition, mardi 2 mars !

En cette Année France-Russie, dont l’exposition se présente comme un des temps forts, l’ensemble montre à quel point la Russie a su, dès le baptême de Vladimir et de son peuple, vers 988, bâtir sa culture en puisant à des sources multiples. « La Russie kiévienne était dans l’orbite de Byzance mais s’en est démarquée très tôt, montrant une certaine autonomie et puisant à l’influence occidentale », explique Jannic Durand.


Détail des portes d'or de la cathédrale de Souzdal (Photo : Musées d'État de Vladimir-Souzdal). 

En témoignent les monumentales portes d’or de la cathédrale de la Nativité-de-la-Vierge de Souzdal dont l’iconographie s’inspire de Byzance, mais avec une technique purement romane.

À côté, bijoux et pièces d’orfèvrerie témoignent de ces influences croisées, y compris en provenance d’Extrême-Orient… Les fragments de fresques et les sculptures des églises primitives de la Russie kiévienne donnent aussi un aperçu de la profusion artistique de cette époque.

«Un tournant avec Roublev»

On l’aura compris : cette exposition est bien plus qu’une exposition d’icônes, même si celles-ci sont évidemment très présentes. Et, ici encore, les grands musées russes ont envoyé certaines de leurs plus belles pièces. Rouges flamboyants de Novgorod, bleu profond de Tver, points blancs de Pskov… : l’ensemble souligne la diversité d’un art que l’invasion mongole (1223-1304) n’a pas coupé de l’influence occidentale.

Ainsi cette Vierge de la Tolga (fin XIIIe siècle) qui applique au modèle byzantin de la Vierge de tendresse les drapés et le décor du Duecento italien. Tout en étant résolument russe dans l’expressivité du visage. « Ce n’est pas un monde monolithique : il y a des allers et retours, une richesse et un miroitement de formes beaucoup plus large qu’on ne le soupçonne », résume Jannic Durand. Au début du XVe siècle, les artistes italiens venus à la suite de l’épouse d’Ivan III, héritière de Constantinople mais élevée en Italie, viendront continuer ces échanges…

Il faut en fait attendre les grands maîtres comme Andreï Roublev (dont plusieurs œuvres, comme sa copie de la Vierge de Vladimir, sont exposées) ou Dionisi pour que l’icône prenne une sensibilité profondément russe. « Il y a un tournant avec Roublev », reconnaît Jannic Durand.


Déisis de l'iconostase de la cathédrale de la Dormition au monastère Saint-Cyrille du Lac blanc (Photo : N. Senèze). 

Le développement monastique parallèle à l’émergence puis à l’extension de la Moscovie finira par imposer ce style qui ne renie pourtant rien de ses influences. À ce titre, l’iconostase de la Dormition du monastère Saint-Cyrille du Lac Blanc, reconstitué en partie dans les salles d’exposition du Louvre, est sans doute l’un des exemples les plus accomplis des sommets atteints par l’art iconique russe !

Et si le règne d’Ivan le Terrible marque un bref moment de fermeture, le Temps des troubles qui le suit connaît à nouveau un intense foisonnement artistique. À l’image de ces œuvres soutenues par le mécénat des Strognov, des marchands de l’est de la Russie enrichis par le commerce avec la Sibérie et qui financent ateliers de broderies et orfèvres. Ou encore de l’oklad, cette plaque d’or et de pierreries offerte par Boris Goudounov pour recouvrir l’icône de la Trinité du monastère Saint-Serge (trop fragile, la célèbre icône de Roublev n’a malheureusement pas pu être transportée).

Un pays ballotté entre Orient et Occident

Pour finir, l’exposition se penche sur le XVIIe siècle, époque mal-aimée et mal connue, coincée entre Ivan le Terrible et Pierre le Grand et trop souvent résumé au raskol , le schisme né des réformes voulues par le patriarche Nikhon. « C’est pourtant une époque intéressante car il montre les vives contradictions qui traversent alors la Russie », souligne Jannic Durand.

Ces tensions – toujours actuelles – d’un pays ballotté entre Orient et Occident sont magistralement résumées dans les portraits, côte à côte, du tsar Fedor III et de son frère Pierre le Grand : à côté du hiératisme du premier, le mouvement audacieux de l’autre, peint seulement 12 ans plus tard en Angleterre, montre à quel point son commanditaire a voulu arrimer son pays à l’Occident.

Nicolas SENÈZE

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