HOMELIE LA GUERISON DE L'AVEUGLE-NÉ

Publié le par Père Jean-Pierre


HOMELIE 
LA GUERISON DE L'AVEUGLE-NÉ 

(Jean 9,1-38)

Dans la vision du monde et de l'homme qui est celle de la Bible aussi bien que dans la grande Tradition de l'Eglise, le monde est une unité complexe et hiérarchisée où toutes choses se tiennent, quoique épanchées sur des plans distincts. Le monde des réalités visibles et extérieures signifie et pré-contient celui des réalités intérieures et invisibles : pour atteindre celles-ci, il faut passer par celles-là. Le vent «parle» à l'homme de l'Esprit, l'eau lui «parle» de la Vie. Et nous avons vu que la paralysie nous «parle» de la mort et de la résurrection. Il en est de même de la vision et de la cécité. La cécité «ophtalmologique», pourrait-on dire, nous «parle» de la cécité du cour, de la cécité spirituelle. 
Arthur Rimbaud définissait le poète comme un «Voyant». L'Evangile de Jean et la Tradition orthodoxe vont beaucoup plus loin que Rimbaud. Tout de suite après avoir communié, le chœur de l'église se met à chanter : «C'est la vraie lumière que nous avons vue... » Et, à l'autel, les célébrants récitent le tropaire qu'aux matines dominicales on a déjà récité après avoir lu l'Evangile de la Résurrection : «Ayant contemplé la Résurrection du Christ... » Communier, c'est devenir un Voyant. C'est entrer physiquement en contact spirituel (« pneumatique »: il ne s'agit pas d'états psychologiques, de sentiments) avec le Ressuscité. Il n'est pas de plus grande cécité ici-bas que d'être insensible à l'événement de Pâques, de chanter avec Juliette Gréco: «Je hais les dimanches» ou de dire avec le Roquentin de La Nausée de Sartre : «Dimanche: un homme boit du vin devant des femmes à genoux». 
L'Orthodoxie ne pratique pas l'adoration occidentale du « Saint Sacrement»: le Corps et le Sang du Ressuscité ne sont pas à regarder mais à consommer pour en être divinisé. Pour ce qui est de la vision sensorielle, l'orthodoxie a les icônes. Mais, même dans ce cas il s'agit de «voir» au-delà du visible : une icône n'est pas une photographie, elle est éclairée du dedans, elle diffuse une lumière incréée qui n'est pas de ce monde et qui nous «parle» de divinisation, de transfiguration par la lumière sereine et joyeuse du Thabor. 
Et quand nous clamons après avoir communié au Ressuscité que nous avons «vu» sa résurrection, nous voulons dire qu'en communiant à son Corps et à son Sang de Ressuscité nous expérimentons un mode d'existence qui est le contraire absolu de celui des adversaires pharisiens de Jésus et des interlocuteurs de l'aveugle-né qu'il vient de guérir. «Contempler» la Résurrection du Christ en communiant à son Corps et à son Sang tout entiers pénétrés du Saint-Esprit, c'est vivre en ressuscités, c'est devenir effectivement ce que nous contemplons. Ou plutôt, c'est devenir Celui que nous contemplons. Ici encore nous rejoignons l'épître aux Galates : «Ce n'est plus moi qui vis, c'est le Christ qui vit en moi» (Ga 2, 20). 
Vivre en ressuscité, en Voyant de la Résurrection (laquelle n'est pas du tout un spectacle mais une Réalité dont le propre est de devoir être vécue), c'est savoir distinguer les ténèbres de la lumière par une humilité profonde du cour et une vigilance de tous les instants. Si le Christ s'attaque si violemment aux pharisiens, dans les Evangiles, c'est parce qu'ils croient marcher dans la lumière alors qu'ils sont dans les ténèbres. Ce qui est ténèbres pour les uns peut être lumière pour les autres et vice versa. Vivre en Voyant de la Résurrection, c'est posséder le critère interne qui permet de distinguer la lumière véritable : «C'est la vraie lumière que nous avons vue... » C'est ce critère qui nous rend capables de recevoir la Lumière véritable du Ressuscité. Vivre en ressuscité c'est avoir l'œil sain, qui fait que notre cour brille tout entier de l'éclat de la lumière sans déclin. 
Ce critère, c'est l'humilité du cour. C'est l'attitude de l'homme soumis aux impulsions de l'Esprit de la Pentecôte qui agit secrètement en nous. Il s'agit que notre cour se donne à la Lumière du Ressuscité. Il s'agit que cette lumière puisse briller en nos cœurs dès lors que nous refusons d'accueillir en nous les ténèbres. Nous sommes dans les ténèbres sans le Christ ressuscité : voilà l'humilité. Voir «la Lumière véritable», c'est «sentir», c'est savoir que nous tenons tout du Christ par la puissance de son Saint-Esprit qui demeure en nous. 
La liberté humaine a reçu de Dieu le redoutable pouvoir de transformer la lumière en ténèbres. Mais c'est l'office de l'Esprit Saint, donné à l'Eglise à la Pentecôte, d'empêcher, si peu que nous le voulions, les ténèbres d'obscurcir notre cour. La vie de tout chrétien est un parcours du combattant au cours duquel le chrétien est tantôt attiré par la lumière sereine et joyeuse du Christ, tantôt séduit par les ténèbres qui se parent de cette lumière. L'enjeu de ce combat du chrétien jusqu'à son dernier souffle, c'est la soumission du coeur, dans l'humilité, à la lumière du Christ, c'est la liberté de ce même cour dans le Saint-Esprit.


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