Dimanche de la Samaritaine

Publié le par Père Jean-Pierre

Dimanche de la Samaritaine
5e Dimanche après Pâques
Livre des Actes XI, 19-26, 29-30
Évangile selon saint Jean IV, 5-42

Homélie prononcée à la Crypte par le Père René le 12 mai 1996

Le Christ est ressuscité !

«  L'heure vient, et c'est maintenant, où les véritables adorateurs adoreront le Père en esprit et en vérité [...] Dieu est Esprit et ceux qui adorent, c'est dans l'Esprit et la vérité qu'ils doivent adorer ». Quelle révélation dans ces paroles de Jésus à la Samaritaine !

Voyons ! Depuis plus de mille ans, tant les Juifs que les Samaritains rappellent au Seigneur l'Alliance du Sinaï avec des sacrifices sanglants. Car si les Samaritains ne reconnaissent que la Tora, la Loi, il en est de même des maîtres du Temple de Jérusalem, les sadducéens. Depuis plus de mille ans, que ce soit à Jérusalem ou sur les hauts-lieux de Samarie, on ne cesse de sacrifier des taureaux. Et pareillement de l'agneau pascal, en souvenir de la sortie de la servitude d'Égypte. Sans parler des innombrables victimes offertes en rémission des péchés personnels ou collectifs du peuple. Depuis plus de mille ans, on adore, tant en Juda qu'en Samarie, avec le sang des bêtes. Toute autre forme de culte est proscrite, même si en Israël le psalmiste et les prophètes ont aspiré à un culte intériorisé de fraternité et d'amour. Même si en Juda Isaïe a révélé le mépris du Seigneur pour un culte sanglant devenu purement rituel et factice. La Loi reste la Loi et le culte le culte. Tous deux ont été prescrits par le Seigneur à Moïse et restent immuables.

Or voici que Jésus ne remet même pas en question cette loi ni ce culte ; Il les gomme d'une parole, de Sa propre autorité, la même avec laquelle Il proclame : «  On vous a dit, et Moi Je vous dis... », «  désormais, c'est en esprit et en vérité qu'on doit adorer ». Pour une personne aussi peu prévenue que la Samaritaine, il y a de quoi déconcerter et choquer.

Or il n'en est rien. La pédagogie de la Parole de Jésus, cette Parole qui pénètre jusqu'aux articulations de l'âme, opère en elle dès que Jésus lui a demandé de l'eau à boire. Quand elle entend dire que Dieu est Esprit et que les vrais adorateurs ne peuvent adorer qu'en esprit et en vérité, elle a une intuition : «  Je sais, dit-elle, que le Messie doit venir ; lorsqu'il sera venu, il nous annoncera toutes choses ». Quand Jésus répond «  Je le suis moi qui te parle », elle a tout compris, tout accepté, tout reçu. La source de vérité et d'eau vive, c'est Lui ; le donateur de l'Esprit, c'est Lui. Et le culte nouveau annoncé vient de Lui.

Si l'annonce de Jésus est bouleversante, c'est qu'elle réclame un total retournement du cœur, et ce retournement la Samaritaine l'accomplit. Désormais elle sait de qui découlent les sources d'eau vive, et que pour rendre un culte à Dieu, il faut et il suffit de se mettre à l'écoute de son Messie. Elle sait que désormais seul un culte purement spirituel peut être rendu au Seigneur.

Cela ne s'est pourtant pas passé aussi simplement pour tous. Il n'est pas sans intérêt de rapprocher les paroles de Jésus aux Juifs de Capernahum, dans le discours sur le pain de vie (cf. chapitre de saint Jean que nous ignorons totalement, hélas, puisque nous n'avons pas la possibilité de le lire le dimanche). Le peuple, après la multiplication des pains, harcèle Jésus dans l'espoir d'un renouvellement du miracle. Jésus l'appelle à se dépasser : «  travaillez non pour la nourriture périssable, mais pour la nourriture qui demeure en vie éternelle ». Et les Juifs, comme la Samaritaine pour l'eau vive, de demander : «  Seigneur, donne-nous toujours de ce pain-là ».

Chez eux, comme chez la Samaritaine, s'entrouvre la porte par où pourrait passer la lumière. De même que Jésus est la source d'eau vive jaillissant en vie éternelle, Il est «  la vraie manne descendue du ciel qui donne la vie au monde ». Plus encore, Il est le pain de vie ; qui vient à Lui n'aura plus jamais faim, qui croit en Lui n'aura plus jamais soif. Au contraire de la Samaritaine, même Ses propres disciples se scandalisent. Jésus les reprend : «  Si sa chair est nourriture de vie divine, c'est que l'Esprit la vivifie ; et ses paroles sont esprit et elles sont vie ».

La lumière viendra avec l'Ascension glorieuse et l'envoi de l'Esprit Saint à la Pentecôte. Pour qu'un culte puisse être célébré en esprit et en vérité, il fallait que l'Esprit vînt sur le monde, il fallait que le Christ fût glorifié. Il fallait qu'expirant sur la Croix, Jésus pût confesser : «  maintenant tout est accompli ». La Loi alors a été définitivement parachevée, et l'Esprit de vérité allait pouvoir investir le monde. Alors le Ressuscité pourra communiquer à toute chair la vie divine et éternelle par la puissance de l'Esprit. Avant que Jésus ne soit glorifié, «  il n'y avait pas encore l'Esprit », dit saint Jean. Mais avec sa glorification Jésus entre en possession de la plénitude de l'Esprit. Jésus devient pour le monde entier source jaillissante en vie éternelle.

C'est de ce sacrifice unique du Christ, sacrifice qui abolit et transcende tous les sacrifices antécédents, que désormais nous vivons, et le monde entier en nous. Ce sacrifice que nous ne cessons d'actualiser, de faire mémoire, de rendre présent au Père pour lui rappeler son Alliance nouvelle et éternelle. C'est un acte d'adoration radicalement et définitivement spirituel, perpétué par la puissance de l'Esprit, une offrande pure, présentée en tous lieux, d'orient en occident, au nom du Seigneur.

Le récit de la Samaritaine est un exemple admirable. Il nous donne d'entrevoir la prodigieuse «  révolution » accomplie par cette simple femme. En un Juif inconnu et anonyme, elle a su reconnaître et accueillir le dispensateur des sources vives de l'Esprit, le donateur de vie éternelle, l'Oint du Seigneur annoncé par les Prophètes, et elle a su le proclamer sur-le-champ à tous les siens.

Puissions-nous tous être saisis d'une telle foi !

Père René

 

Dimanche 25 mai 2008 : 5ème dimanche après Pâques

Dimanche de la Samaritaine

Ton 4 ; Matines : 7è Evangile

Epître : Ac 11, 19-26, 29-30 ; Evangile : Jn 4, 5-42

Près du puits de Jacob, trouvant la Samaritaine Jésus lui demande de l'eau, Lui qui couvre la terre de nuées * le miracle, Lui qui est porté sur les Chérubins parlait avec une femme prostituée * Il demande de l'eau, Lui qui a suspendu la terre sur les eaux, * Il désire de l'eau, Lui qui répand dans les mers les sources des eaux * Il veut reprendre celle que poursuit l'ennemi qui nous combat * et donner à celle que brûlent cruellement ses fautes l'eau de la vie * Lui le seul Miséricordieux qui aime l'homme.
Comme un fleuve de la gloire divine au milieu de la fête le Seigneur donne, à tous, les ondes de la miséricorde Il dit : Venez, vous qui avez soif et puisez * Car Il est la source de la compassion et l'océan de l'amour * Il répand sur le monde le pardon * Il lave les fautes, Il purifie les maladies * Il sauve ceux qui célèbrent sa résurrection * Il couvre ceux qui vénèrent de leur désir son ascension dans la gloire * et Il donne à nos âmes la paix et le grand amour.

Textes liturgiques orthodoxes


Texte à méditer

Le mercredi qui précède ce dimanche notre Eglise a célébré la Mi-Pentecôte. Cette fête des Juifs nous rappelle comment ils puisaient de l'eau de la piscine de Siloé qu'ils versaient sur l'autel où l'on offrait des sacrifices à Dieu. Le Seigneur saisit cette occasion pour nous rappeler qu'Il est « l'Eau vive». L'Evangile de ce dimanche nous enseigne des vérités essentielles pour notre existence. «Le dialogue du Seigneur avec la Samaritaine demeure l'un des passages les plus essentiels de l'Evangile. Le Seigneur saisit ici l'occasion pour révéler les vérités les plus grandes. Le fait qu'Il est le Messie, le sens du vrai culte et la force rafraîchissante de sa grâce».

JEAN FOUNTOULIS in Culte raisonnable, Salonique 197 1, p. 105).

Kondakion, t. 8

Venue près du puits, la Samaritaine te contempla, Source de sagesse, avec les veux de la foi * en abondance elle y puisa le royaume d'en-haut; * et sa mémoire est glorifiée pour l'éternité.

 

Ikos

Ecoutons dignement l'Evangile où saint Jean * nous enseigne clairement les mystères sacrés * survenus jadis au pays de Samarie : parlant à une femme, le Seigneur lui demande de l'eau, lui qui Jadis ordonna que les eaux se rassemblent en un seul lieu, * le Verbe de Dieu qui partage même trne avec le Père et l'Esprit, * car il est venu chercher son image perdue, * et sa mémoire est glorifiée pour l'éternité.

HOMELIE
L'ENTRETIEN DE JESUS AVEC LA SAMARITAINE

(Jean 4, 5-42)

Tout comme dans le récit de la guérison du paralytique de Béthesda l'eau vive est, ici dans l'entretien de Jésus avec une femme de Samarie, pour nous «parler» du baptême administré par l'Eglise aux catéchumènes dans la nuit pascale. Cette eau vive, c'est la Vie divine elle-même. Quiconque aura puisé l'eau vive promise par Jésus à cette femme découvrira une source en lui-même. Il s'agit d'une vie simultanément divine et éternelle.
Il nous faut bien saisir qu'ici, Jésus, à travers cette Samaritaine, s'adresse à chacun d'entre nous pour lui parler de ce qu'il y a en nous de plus intime en même temps que de plus tragique. En effet, notre drame est d'être incapables d'assumer correctement la rencontre du désir et de la finitude. Nous sommes assez fous pour vouloir infiniment le fini avec la bien vaine illusion d'oublier ainsi la mort inéluctable. Le désir infini de Lui que notre Père céleste a enfoui dans nos pauvres cœurs de pierre, nous le dévoyons vers la jouissance de la violence et de la malice, vers la possession satanique du monde et des autres avec une passion idolâtrique et destructrice. Nous nous entêtons à vouloir conférer une consistance au néant. Nous dilapidons et défigurons l'amour comme des païens du Bas Empire, souvent bien davantage que la Samaritaine aux cinq maris.
A cette femme Jésus promet une eau susceptible d'étancher toute soif. Il lui promet de mettre un terme à la monotonie de l'incessante reproduction du désir, reproduction elle-même consécutive à la négativité qu'implique le désir humain. Ce dernier, en effet, est manque d'un objet dont la consommation enfin réalisée réamorce le désir et le remet en scène. La satisfaction du désir n'est ainsi qu'apparente. En réalité, elle engendre un désir plus vif et plus grand. La jouissance ne nous stabilise pas. L'assouvissement fait renaître la représentation du désir comblé et la conscience malheureuse du manque. Insatiable, le désir est indéfiniment hanté par la réalité dont il est désir et qui jamais ne le comble. Le désir ne trouve pas de limite dans l'objet poursuivi. Il ne peut fixer un terme à son amour. Dans la douloureuse tension vers la possession de cette fin sans limites, l'homme nourrit en soi un désir toujours plus insatisfait et un amour toujours plus inassouvi. Jésus dénonce à la Samaritaine le caractère foncièrement illusoire, parce que nécessairement répétitif du désir humain dès lors que l'homme l'investit dans du fini alors que le cour de l'homme est pré-construit pour le Saint-Esprit.
Car c'est du Saint-Esprit que Jésus entend, en fin de compte, entretenir la Samaritaine. Jésus lui parle d'un culte rendu à Dieu «en Esprit et en Vérité». Il ne s'agit pas d'un culte « spirituel » et «sincère» : Jésus ne s'abaisse pas à faire de la psychologie religieuse ! Il s'agit du culte rendu en nous par le Saint-Esprit au Père céleste, du culte de l'Esprit Saint intercédant lui-même en nous. Saint Jean est ici très proche de saint Paul qui, dans son épître aux Galates parle de l'Esprit que «Dieu a envoyé en nos cœurs» et « lui crie : Abba ! Père » (Ga 4,6).
C'est que, depuis mercredi dernier, le «vent» liturgique a «tourné» : l'Eglise commence à nous préparer à la fête «terminale» de la Pentecôte (matines de Pentecôte, premier cathisme, ton 4 ) qui donne tout son sens à celle de Pâques. La vie libérée de la peur de la mort et de la tyrannie du désir, c'est la vie dans le Saint-Esprit. Mais celui-ci n'est «vivifiant», comme dit le Credo, que si l'homme consent à mourir pour vivre. Le Saint-Esprit ne peut dispenser la Vie divine et agir au plus intime des cœurs que par la fécondation de la souffrance. Il a besoin de l'humaine souffrance pour tendre de toute sa virtualité divine à transformer toute la pâte, à agir sur la masse humaine comme le ferment réalisateur progressif du Royaume. La souffrance tombe essentiellement sous l'emprise de l'Esprit Saint comme le corrosif qui doit lui ouvrir l'entrée dans le creux fermé du cour humain. Une intime corrélation s'exerce entre la souffrance et l'Esprit. La souffrance est le glaive par lequel l'Esprit Saint tue la chair, c'est-à-dire non point le corps (encore moins la sexualité!) mais «l'humain trop humain» qui doit mourir à la pseudo-humanité afin d'être divinisé et d'accéder ainsi à l'humanité véritable, à l'humanité ressuscitée.
L'eau vive promise à la Samaritaine et qui jaillit en vie éternelle, c'est l'Esprit Saint, c'est le Principe de vie filiale et divine en Jésus-Christ Fils Unique-Engendré de Dieu, c'est la Semence du Ressuscité ici-bas. Il y prolonge le mystère de la mort glorificatrice inaugurée par Jésus en sa chair jusqu'à l'absorption totale de celle-ci en l'Esprit, par la Résurrection d'entre les morts et l'Ascension à la droite du Père. Pâques et Pentecôte, la résurrection du Fils et la venue de l'Esprit sont inséparables parce que, de toute éternité, le Fils et l'Esprit sont les deux Mains jointes du Père.

Père André Borrély

 

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Publié dans Homélie

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