"Humeur " de J.F Colossimo sur le Kosovo

Publié le par Père Jean-Pierre

humeur


 


L

'Europe a rendez-vous au Kosovo. Une fois de plus, son destin se joue au cœur de ces Balkans où sont venus mourir tous ses rêves impé­riaux. Inutile de revenir sur le passé, la haute figure du prince Lazar, la défaite du champ des Merles, les fresques des paléolo-gues, la présence serbe encore majoritaire il y a un demi-siècle, les bombardements de 1999 qui auront vu une épuration massive s'effacer devant une purge silencieuse. Quant au proche avenir, on en connaît le synopsis, cousu à la va-vite dans les marges du droit inter­national. Depuis le 10 décem­bre 2007, Pristina aura loisir, à tout moment, de déclarer unila­téralement son indépendance. Washington la reconnaîtra dans l'heure. Bruxelles finira par l'ad­mettre. Le scénario ne dit rien sur la suite.

Commencera alors une épreuve décisive pour le Vieux Continent. Passons sur l'inconnue stratégi­que (les réactions de Belgrade et de Moscou), sur le risque sécuritaire (la dissémination des mafias locales), sur le danger du précédent (dont ne manqueront pas de se revendiquer mille et un territoires, de l'Atlantique à l'Oural). Passons sur ces désagré­ments qui ne seront, après tout, que politiques. Car le Kosovo nous posera une question plus essentielle. Une question de civilisation.

Comment l'Europe fera-t-elle vivre côte à côte, et un jour peut-être ensemble, des popu­lations dont la division ethni­que (Serbes, Albanais) recoupe, volens nolens, une partition religieuse valide au moins dans


l'ordre de l'imaginaire (ortho­doxes, musulmans). Comment fera-t-elle pour inverser le cours fatal des mémoires qui voit les victimes se changer en bourreaux? Comment fera-t-elle pour éviter la destruction du faible par le fort? Comment dira-t-elle non, surtout, à la désertification symbolique? La liste du patrimoine mondial de l'Unesco inclut les monastè­res de Decani et de Gracanica, le patriarcat de Pec et l'église de Ljeviska, entre autres monu­ments byzantins qui font la gloire du Kosovo. Or ce ne sont pas là des musées mais des lieux de vie, des lieux de foi. Des pierres vivantes donnent sens à ces ouvrages de pier­res. Des hommes, des femmes, consacrés à Dieu, les font résonner quotidiennement de leurs chants pareillement venus d'un plus profond passé. Ici, la culture ne se départage pas du culte. Ici, en regard de la liberté fondamentale que supposent la foi et l'exercice de la foi, et qu'il s'agit de préserver sans comp­ter, l'Europe ne joue rien moins que son âme. ■


 

Jean-François

Colosimo est écrivain

et éditeur. Il enseigne

la patrologie à

l'Institut de théologie

orthodoxe Saint-Serge

de Paris. Dernier

ouvrage paru : Dieu

est américain : de la

théodémocratie aux

États-Unis (Fayard,

2006


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