De Mgr Stephanos

Publié le par Père Jean-Pierre

L’HOMME, PRETRE DE LA CREATION suite..

L’homme, jointure entre le divin et le terrestre.

Mais si l’univers se tient devant l’homme comme une révélation de Dieu, c’est à l’homme qu’il appartient de la déchiffrer d’une manière créatrice et de rendre consciente la louange ontologique des choses. Parce que tout simplement il n’y a pas de discontinuité entre la chair du monde et celle de l’homme. D’une part, l’univers est - théologiquement parlant - englobé dans la nature humaine ; il est le corps de l’humanité. D’autre part l’homme, en sa qualité de microcosme, condense et résume en lui les degrés de l’être créé, ce qui lui donne la possibilité de connaître l’univers de l’intérieur.

Ainsi, entre l’homme-microcosme et l’univers-macranthrope, la connaissance est endosmose et exosmose, échange de sens et de force (11). Plus encore, l’homme est beaucoup plus qu’un microcosme du fait que sa création à l’image et à la ressemblance de Dieu ne provient pas d’un ordre donné à la terre, comme c’est le cas pour les autres vivants. Dieu, en créant l’homme, n’ordonne pas mais se dit dans son conseil éternel : faisons l’homme à notre image, selon notre ressemblance (Gen. 1/26). Pour cette raison, nous pouvons affirmer que l’homme, parce qu’il constitue l’hypostase du monde comme image de Dieu et microcosme, est donc bien la jointure entre le divin et le terrestre et de lui se diffuse la grâce sur toute la création.

C’est pourquoi, sans lui les plantes ne peuvent pas croître car c’est en lui qu’elles s’enracinent et c’est encore lui qui nomme les animaux, déchiffrant pour Dieu leurs paroles de création et de providence ( les λόγοι selon Maxime le Confesseur), que l’on trouve dans la Genèse et dans les Psaumes (12). C’est dire que la situation du cosmos, sa transparence ou son opacité, sa libération en Dieu ou son asservissement à la corruption et à la mort, dépendent de l’attitude fondamentale de l’homme, de sa transparence ou de son opacité à la lumière divine et à la présence du prochain. C’est la capacité de communion de l’homme qui conditionne l’état de l’univers. Du moins initialement et maintenant en Christ, au sein de son Eglise.

Dans un texte admirable, Saint Syméon le Théologien traduit cela avec une remarquable clarté. Voici ce qu’il écrit :

Toutes les créatures, lorsqu’elles virent qu’Adam était chassé du Paradis, ne consentirent plus à lui rester soumises ; ni le soleil, ni la lune, ni les étoiles ne voulurent le reconnaître ; les sources refusèrent de faire jaillir l’eau et les rivières de continuer leur cours ; l’air ne voulut plus palpiter pour ne pas donner à respirer à Adam pécheur ; les bêtes féroces et tous les animaux de la terre, lorsqu’ils le virent déchu de sa gloire première, se mirent à le mépriser et tous étaient prêts à l’assaillir ; le ciel s’efforçait de s’effondrer sur sa tête et la terre ne voulut plus le porter. Mais Dieu qui avait créé toutes choses et l’homme, que fit-il ? Il contint toutes ces créatures par sa propre force et, par son ordre et sa clémence sacrée, ne les laissa pas se déchaîner contre l’homme, mais ordonna que la création restât sous sa dépendance et, devenant périssable, servît l’homme périssable pour lequel elle était créé et cela jusqu’à ce que l’homme renouvelé redevienne spirituel, incorruptible et éternel et que toutes les créatures, soumises par Dieu à l’homme dans son labeur, se libèrent aussi, se renouvellent avec lui et, comme lui, redeviennent incorruptibles et spirituelles (13).

A partir de cette lecture nous pouvons mieux saisir les données de notre thème présent car les moments essentiels de l’histoire du salut ne sont pas seulement porteurs d’une importance historique ; ils ont aussi une importance méta-historique. C’est bien dans cette perspective qu’il nous faut, ce me semble, éclairer notre réflexion d’aujourd’hui sans quoi l’on court le risque de ne pas pouvoir concevoir et expérimenter les modalités diverses de l’être créé faute de réalisme mystique.

L’histoire de l’homme et sa psychologie demeurent incompréhensibles sans la mémoire du Paradis, ainsi que se plaisent à nous le rappeler nos Pères dans la Foi : la Croix rend donc accessible aux hommes, soutient Henri de Lubac (14) la modalité synthétique de la création du fait même que le sang du meurtre de Dieu devient sacrifice, au sens le plus originel et qu’il sacre la terre en tant que ferme soutien de toutes choses … et entrelacement cosmique. A tous les schémas d’une évolution unilatérale que proposent aujourd’hui les sciences de la nature et de l’homme, la Croix et la Résurrection du Christ répondent par un tout autre, celui de l’entrecroisement de deux processus : de chute et de rédemption, de régression et de progrès. C’est ce dernier seul qui fait de l’homme le véritable prêtre de la création.

La chute comme catastrophe cosmique réside dans le fait que l’homme a détruit l’unité qu’il était appelé à réaliser entre Dieu et le monde : parce que l’homme s’est mis hors de Dieu et contre Dieu, le monde lui est désormais devenu étrange et hostile ; mais cette étrangeté et cette hostilité, c’est en fait l’homme lui-même jeté hors de lui-même, littéralement pulvérisé hors de la création. Tel est le sens que l’on trouve dans le livre de la Genèse ( 3/19 ) : poussière, tu retourneras à la poussière ! L’homme, écrit Nicolas Berdiaev, ayant réduit par sa propre servitude la nature à l’état de mécanisme, rencontre en face de lui cette mécanicité dont il est la cause et tombe en son pouvoir … La force de la nature nécrosée suscite la souffrance de l’homme, son roi détrôné. A son tour elle lui verse le poison qui le changera en cadavre, le forcera à partager le destin de la pierre, de la poussière et de la boue (15).

Mais le Christ, Nouvel Adam, fait éclater et embraser divinement l’écorce de la mort (16). Le Fils de Dieu devenu Homme enfouit volontairement sa corporéité lumineuse dans notre corporéité souffrante et laborieuse afin que, sur la Croix et dans l’aube soudaine de Pâques, tout s’illumine. Non pas seulement l’univers mais aussi tout l’effort humain qui vise à le transformer. En Christ la matière déchue redevient moyen de communion, temple et fête de la rencontre. En Lui le monde, gelé par notre déchéance, fond au feu de l’Esprit et retrouve son dynamisme originel.

Mais si l’histoire en Christ est terminée ( Hébreux 9/12-14 ), l’histoire, elle, continue car la plénitude ne nous est pas imposée ; elle est offerte. L’ascension introduit notre nature au sein même de la Trinité ; avec la Pentecôte commence, dans la grâce du Saint-Esprit, la libre appropriation par chaque personne humaine de la force divine que rayonne le corps glorifié du Christ . L’histoire désormais est celle du feu que le Christ est venu jeter sur terre et qui ne cesse d’embraser les âmes ; c’est l’histoire de la lumière, l’économie du Saint-Esprit par laquelle la plénitude des temps ouvre les temps de la plénitude (17).

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Publié dans Théologie

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