HOMELIE par le P. André BORRELY
Durant tout le Grand Carême nous nous abstenons de viande, d'œufs et de tout laitage. Mais l'Eglise qui est une mère pleine de bonté, nous invite à entrer dans le Carême progressivement. L'usage de la viande est autorisé aujourd'hui encore. A partir de demain, seulement le laitage restera autorisé jusqu'à dimanche compris. Et demain en huit commencera le Carême proprement dit.
De là le choix de l'épître de Saint Paul aux Corinthiens. Comme elle ne cesse de le faire depuis le dimanche du publicain et du pharisien, la sainte Eglise nous encourage certes à jeûner, mais tout de suite elle ajoute : "Quand vous jeûnez, ne vous prenez pas au sérieux. L'usage des aliments (carnés ou non) ne doit jamais devenir une fin en soi mais toujours demeurer un moyen au service de l'essentiel qui est la conversion du cœur de pierre en cœur de chair". Au temps de Saint Paul, dans la communauté pagano-chrétienne de Corinthe, la question était de savoir si des chrétiens pouvaient s'approvisionner dans les boucheries où l'on vendait des viandes qui avaient été immolées aux idoles et que les bouchers avaient achetées dans les temples païens. Saint Paul se sentait libre de consommer de telles viandes. Mais il y avait des "faibles" (notamment des judéo-chrétiens, d'anciens juifs qui avaient reçu le baptême) qui étaient viscéralement hostiles à une telle consommation et scandalisés par ceux qui croyaient pouvoir l'accepter. Et Saint Paul de conseiller de mettre l'amour des "faibles", le souci de ne pas les scandaliser, au-dessus de la liberté qu'il éprouve devant les viandes immolées aux idoles. "Je me passerai de viande à tout jamais, afin de ne pas causer la chute de mon frère". La liberté de l'Apôtre, nous devons la faire nôtre en temps de Carême : si je jeûne, je ne dois pas devenir esclave de mon jeûne. Ne pas manger de viande durant des semaines est un non-sens, si durant des semaines je continue à dire du mal des autres, si je me permets de juger ceux qui ne font pas le Carême, etc... Si je suis invité chez des gens qui ne savent plus du tout ce qu'est le jeûne, ni l'Eglise, ni le christianisme, et qui, pleins de bonté et d'amour cependant, ont fait des frais pour me recevoir, qu'est-ce qui sera le plus important aux yeux du Christ : que je puisse lui dire au soir de ma vie qu'aucun produit d'origine animale n'a pénétré en moi en temps de Carême, ou bien que mon souci a été de ne pas décevoir des gens qui avaient fait tout leur possible pour me témoigner leur amitié et leur hospitalité ? Paul était prêt à se «passer de viande à tout jamais" plutôt que "de causer la chute de (son) frère" à cause d'un aliment. En cette fin du XXème siècle, dans une civilisation désormais post-chrétienne, il peut arriver que nous soyons amenés à consommer de la viande afin d'éviter une telle chute. C'est le jeûne qui, comme le sabbat, est fait pour l'homme et non point l'homme pour le jeûne.
Mais cet avant-dernier dimanche avant le début du Carême est aussi bien celui du Jugement dernier. Il ne s'agit plus seulement, comme dans certaines paraboles, du jugement particulier qu'opèrent la mort et la parution devant Dieu, mais de la Parousie proprement dite. Et en nous faisant lire ce passage du premier Evangile, la sainte Eglise poursuit le dessein qu'elle a exprimé dès le dimanche du publicain et du pharisien : le jeûne, l'ascèse ne sont que des moyens d'aller en Enfer s'ils ne sont pas au service de la miséricorde et de l'amour. Pour s'entendre appeler par le Christ installé sur son trône de gloire : "les bénis de mon Père", il ne suffira pas d'avoir jeûné. Encore faudrait-il que notre jeûne ait manifesté sa fécondité dans les six "œuvres de miséricorde" retenues par le Nouveau Testament et la tradition chrétienne : donner à manger et à boire à qui en a besoin, accueillir l'étranger, vêtir celui qui est nu, visiter les malades et les prisonniers. L'Ancien Testament prescrivait déjà ces œuvres en y ajoutant l'aide aux veuves et aux orphelins et l'ensevelissement des morts. Ce sont les besoins humains les plus criants : manger et boire, avoir un logement et des vêtements, être secouru dans la maladie. L'aumône est une réponse globale à ces besoins divers, aussi a-t-elle été de tout temps recommandée. Le tout est qu'elle soit effectuée avec cœur et personnalisée.
Mais le plus important est ici la révélation d'une rencontre entre les païens eux-mêmes et le Christ. En s'identifiant à ceux qui sont dans le besoin, Jésus affirme la possibilité pour celui qui l'ignore, de le rencontrer cependant en la personne des pauvres auxquels le païen aura témoigné de l'amour. Et malheur aux jeûneurs qui, en pareilles circonstances, auront été inférieurs à ces païens ! De nos jours, nous pouvons remplacer "païens" par "agnostiques", par "athées", voire par «le-chrétien-qui-ne-va-pas-à-la-messe". Comment oser situer hors de l'Eglise telle qu'elle, apparaît aux yeux de Dieu, l'homme qui, sans être chrétien ou sans être "pratiquant", aura donné au Christ qu'il ignore ou connaît mal, le témoignage d'un amour agissant envers les frères du Christ ? Chaque fois qu'un homme en aime un autre, il est engendré de Dieu, Dieu est présent en lui. L'amour qui unit un homme à un autre homme, procède de Dieu, a sa source en Dieu, part de Dieu, dont Saint Jean nous dit qu'il est Amour. Chaque fois qu'il est authentique, l'amour est pour l'homme communion à la génération divine du Fils, communication de la Vie même du Fils, c'est-à-dire du Saint-Esprit. Chaque fois qu'il est authentique, l'amour se trouve donc dans l'Eglise intérieure (visible ?, invisible ?, cela dépend). A l'insu de l'incroyant qui aime, l'amour descend de Dieu et germe dans le cœur de cet incroyant par le don que ce dernier fait de lui-même à autrui. Hors de l'amour point de salut ! Celui qui prétend être dans l'Eglise par l'ascèse du Carême tout en "haïssant" son frère (= sans l'aimer), est en fait hors de l'Eglise. L'amour humain de l'incroyant pour l'homme qui est dans le besoin, signifie la présence cachée mais effective en cet incroyant de l'Amour qui est Dieu lui-même. Le don désintéressé qu'un homme (fut-il incroyant) fait de lui-même aux autres, le fait entrer à son insu dans l'Eglise, dans la mesure où ce don procède du don du Père à son Fils et prolonge inconsciemment le don vivifiant du Fils qui communique aux hommes l'Esprit Saint "libéré" par la résurrection du Christ d'entre les morts.
Si Dieu est Amour, l'incroyant qui est dans l'amour de Dieu, est en Dieu et celui qui jeûne sans aimer, est hors de Dieu. Nous devons jeûner durant le Grand Carême, mais à la condition expresse que ce soit pour mourir à nous-mêmes et pour aimer. Alors, mais alors seulement, étant capables de donner la vie à autrui, nous ne serons pas étrangers à l'acte divin et incréé par lequel le Père donne à son Fils sa Vie divine, son Saint-Esprit, et à l'acte divino-humain par lequel le Fils meurt sur la Croix pour faire éclater en sa Résurrection l'écorce charnelle assumée à l'Annonciation et ainsi vivifier et diviniser dans le Saint-Esprit les enfants du Père.