Cioran. Le vertige d'exister
Tous les révolutionnaires parient sur un sens de l’Histoire : celui-là même qu’ils imposent à leur politique. Cioran, quant à lui, ne pariait sur rien d’autre que les désastres charriés par la mise en oeuvre des espérances d’autrui. Il passa sa vie à se défaire de toute croyance, de toute vérité collective et même de toute aspiration individuelle. De tous les écrivains qui furent rebelles aux attentes collectives de leur époque, il se montra le plus conséquent, souffrant, sa vie durant, de se trouver en permanence dans la situation crucifiante soit de se claquemurer dans le silence, au risque d’être happé par l’imperturbable mécanique de la folie, soit de répondre par des livres à son besoin d’écrire, au risque de diffuser des opinions convaincantes pour autrui – et de se trouver menacé par le pire des échecs : susciter des disciples.
Emil Cioran est né en 1911 à Rasinari, petit village de cette partie de l’Autriche-Hongrie que le traité de Versailles, démantelant l’empire des Habsbourg, attribue en 1919 à la Roumanie ; et dans une famille qui n’est pas moins écartelée que le pays, entre un père prêtre orthodoxe et une mère athée. L’innocence du village initial est bientôt remplacée par l’agitation de la petite ville de Sibiu, au collège, puis par celle de Bucarest à partir de 1928, à la faculté de philosophie, et par celle de Berlin, où, à partir de 1933,Cioran complète sa formation. Rentré en Roumanie en 1936, il enseigne la philosophie à Brasov durant un an. Il côtoie son compatriote Mircea Eliade, futur historien des religions, et suit un temps le courant d’idées lié à la Légion de l’archange Michel (la Garde de Fer) du nationaliste et antibolchevique Corneliu Codreanu.
Cioran constate combien la révolution soviétique triomphante, géographiquement proche de chez lui, a suscité comme en miroir des antibolchevismes tout aussi massifiants et populistes qu’elle, qu’il s’agisse du national-socialisme allemand ou du nationalisme roumain. Vivant dans un pays dont l’unité est menacée, héritier d’une pensée orthodoxe divisée, locuteur d’une langue contestée, voire méprisée, le jeune Emil pousse jusqu’à son terme sa première quête de pureté désengagée : il se rend à Paris en 1939, changeant tout à la fois de pays et de langue, pour n’appartenir plus à personne, ni à aucun passé – du moins l’espère-t-il. Il limite ses ambitions à quelques cours destinés à préparer un travail universitaire sur Bergson.
Ses craintes d’avant-guerre sont confirmées en 1945, avec l’occupation de la Roumanie par l’internationalisme stalinien. Il se fixe définitivement à Paris, laissant derrière lui trois ou quatre livres en roumain et n’écrivant plus qu’en français (« En français, on ne devient pas fou… »). Il vit pauvrement, logé dans un petit deux pièces situé près de la Sorbonne et du jardin du Luxembourg, se nourrissant au restaurant universitaire, dont l’administration l’expulsera en 1953, et fréquentant des amis de l’émigration roumaine,Eugène Ionesco ou Mircea Eliade, plus quelques autres de qui le rapprochait l’exil, comme l’écrivain d’origine irlandaise Samuel Beckett, futur Prix Nobel de littérature (1969), ou l’univers culturel orthodoxe, comme Gabriel Matzneff.
En 1949, son premier livre dans sa nouvelle langue, Précis de décomposition, obtient le prix Rivarol, le seul qu’il accepta jamais de recevoir, à cause de soucis financiers. Le succès est immédiat auprès de la critique. Dans un Paris livré aux bandes rivales des sartriens et des camusiens, embrumées dans du vocabulaire affecté et pompeux, le très influent critique Maurice Nadeau se félicite, dans le journal Combat, de lire enfin un successeur des grands moralistes français, Pascal ou Chamfort. De telles références pour le premier livre d’un écrivain d’origine étrangère soulignent un coup de maître. Mais l’opposition se lève déjà : le désespoir à la Cioran ne serait, selon certains, qu’une pose, une affectation littéraire, une posture slave, sinon l’auteur se serait de longue date suicidé.
L’opposition à son oeuvre est la même que celle qui se leva à cette époque contre l’ancien fonctionnaire soviétique passé à l’Ouest, Viktor Kravchenko, lorsqu’il intenta en janvier 1949 un retentissant procès contre les Lettres françaises. L’hebdomadaire communiste soutenait que son livre, J’ai choisi la liberté, dénonçant vingt-cinq ans avant Soljenitsyne la réalité carcérale du goulag stalinien, était un faux fabriqué par la CIA. Le physicien Joliot-Curie, Prix Nobel de chimie (il recevra de Staline en 1950 le prix international de la Paix…), l’écrivain Vercors (celui du Silence de la mer, grand succès sous l’Occupation), le député Pierre Cot, ancien ministre de l’Air, le philosophe Roger Garaudy et même l’ancienne épouse du prévenu, Zinada Gorlova : tous vinrent bêler devant l’abreuvoir à vérités et soutinrent les mensonges du PC. La chambre correctionnelle accorda malgré tout à Kravchenko des dommages et intérêts. Ils furent supprimés en appel. L’ambiance chez les intellectuels, ou prétendus tels, était à la soumission. Kravchenko se suicidera bientôt. Réfléchir par soi-même était devenu contre-révolutionnaire, et répréhensible. Cioran se plaçait dès lors dans la cible tressée par les esclaves de la Raison.
De livre en livre, des Syllogismes de l’amertume (1952) à la Tentation d’exister (1956), Cioran rencontrera toujours la même opposition, essuiera les mêmes objections et suscitera les mêmes admirations – qu’il n’appréciait guère plus.Comment s’en défaire ou s’en défendre ? Certes pas en rédigeant un système de pensée qui, en versant dans la prétention à la vérité, irait à l’encontre de toute rébellion individuelle. Dès lors, rien d’autre à faire qu’encaisser le succès et l’échec, et les deux de la même manière : avec regret.
Dans les années 1950 et 1960, la lecture de Cioran déniaisera plus d’un adolescent aspirant à posséder, par idéologie interposée, le sens déjà là d’une Histoire pourtant encore à faire. Le communisme de ceux qui croient au salut par la révolution – en fait : par les crimes de masse dénoncés chez Kravchenko – donne quelque poids aux méditations distanciées du Roumain de Paris refusant tout embrigadement.
Ainsi ses livres, relus à distance, apparaissent-ils aussi, pour une part, comme les symptômes d’une époque traversée par ce que Dickens eût appelé de « grandes espérances », mais amplifiées ici par les menaces de l’Armée rouge ou celles des troupes chinoises de Mao. L’affaire des missiles russes à Cuba, en octobre 1962, donne du poids au spectre d’une troisième guerre mondiale. Dans Histoire et Utopie (1960), Cioran en avait par avance livré une sorte d’antidote : la première menace qui pèse sur les peuples est la croyance en une délivrance collective des problèmes ordinaires de la vie ; par ce processus, chacun se débarrasse de la première des obligations individuelles, celle de donner un sens à sa propre mort.
Un antidote, toutefois, n’est pas une solution.Face aux urgences politiques, le seul dénouement est politique, ce que mettent en évidence les frères Kennedy lors de la crise de Cuba, face à l’appareil du Politburo qui enserre Nikita Khrouchtchev. Dans ce contexte, l’oeuvre de Cioran prend les allures d’un autre symptôme propre à l’époque : quelque chose comme un refuge vers l’individualisme, pour échapper au désastre des vérités de masse.Aucune pensée n’échappe aux conditions de son apparition ou de son succès, lequel est influencé par l’état d’esprit des lecteurs. Cioran a lui-même vu dans la multiplication des ventes de ses livres autant de motifs d’incompréhension de la part de nombre de ses acheteurs, ceux qui cherchent un remède à leur propre désarroi, alors que Cioran ne rédige au fil des pages qu’une seule et même autobiographie sans fin recommencée, c’est-à-dire le contraire d’un recueil de vérités.
Sans qu’il l’ait cherché, la démarche de Cioran a également croisé l’orthodoxie slave paternelle dont il héritait tout en la refusant, et retrouvé les chemins d’une mystique traditionnelle en Orient, celle de la théologie négative. Selon les initiateurs de cette voie-là, Plotin (IIIe siècle) et Damascius (Ve- VIe siècle), la philosophie n’est pas une collection de dogmes mais une manière de vivre, une démarche qui révoque ad nutum toute ambition d’énoncer et de servir quelque vérité que ce soit, pour lui préférer la tension permanente de la méditation.
Epékeïna tôn pantôn, disaient-ils à propos de l’origine,que ce soit l’origine des choses ou celle de la pensée même : elle reste à jamais “au-delà de toute chose”. «Toi, l’au-delà de tout, et c’est la seule chose qu’on puisse chanter de Toi », assure dans cette lignée la prière à laTrinité de Grégoire de Nazianze, l’un des trois pères cappadociens avec Grégoire de Nysse et Basile le Grand.Cioran devint, dans leur lointain sillage, un théologien laïc sans espérance, un croyant sans Dieu désigné, un résigné rabot de toute conviction. En ce sens, il ne fut pas un maître,pour personne, mais un grand méditant soumis au régime amaigrissant de l’absence d’horizon transcendant, que certains de ses lecteurs jugèrent exemplaire et d’autres surtout théâtral.
De l’inconvénient d’être né (1973), son livre le plus marquant après le Précis, ou les Exercices d’admiration (1986) qui rendent hommage, entre autres, à Schopenhauer et à Nietzsche, ses frères en déréliction, jalonnent une oeuvre qui s’achève avec la mort de Cioran en 1995, au terme des huit années de silence qui suivirent la publication d’Aveux et Anathèmes (1987). Cioran a marqué son époque par le classicisme extrême d’un style épuré, qui donne force à sa dénonciation des « vérités irrespirables » ; et par son sens de la maxime, vieille tradition française calée entre le proverbe, le constat de bon sens et la poésie laconique des morales de La Fontaine, une sorte d’équivalent des haïkaïs japonais.
Quant au désespoir dont il lui fut reproché de faire commerce, s’il fut une posture, c’est dans le sens de celles du yoga : une simple technique pédagogique. Car si l’espérance est une vertu théologale, son contenu, selon Cioran et la tradition de la théologie négative, relève des illusions, et d’abord de la principale d’entre elles : s’imaginer avoir compris, avant même d’avoir construit ou agi. En rabotant les contenus, la méthode de Cioran incite à l’exercice de la vertu même, plutôt qu’au radotage de son contenu : entretenir la flamme, malgré – ou grâce à – la torche disparue.
En 2005, lors du déménagement de son ancien appartement jusqu’alors occupé par sa compagne Simone Boué, les porteurs du libraire diligenté retrouvèrent, cachés, trente cahiers de son journal intime. Le tribunal de Paris en interdit en référé la vente à l’hôtel Drouot, en décembre, à la demande des exécuteurs testamentaires. Depuis, aucune solution juridique ne semble avoir été trouvée. Terrible et ultime pied de nez de la postérité, que ce conflit judiciaire rattrapant le dernier des cyniques antiques. Il avait vécu, comme Diogène, dans le dénuement matériel et l’indifférence au monde extérieur. Et voilà que ses successeurs sombrent, en son nom, dans une affaire de gros sous et de droits de propriété intellectuelle et morale.Cioran avait raison : la vraie morale a de tout temps été menacée par le moralisme des doctrinaires, des mercantiles et des abrutis.
La semaine prochaine : Pierre Schoendoerffer, l’honneur de témoigner.