La bombe atomique et l’encensoir ,article de michel stavrou

Publié le par Père Jean-Pierre

CHRONIQUE
Le message de saint Séraphin – « Acquiers la paix intérieure et des milliers trouveront le salut autour de toi » – est aux antipodes de la logique de terreur liée à la doctrine de la dissuasion nucléaire.
La visite en France du pa­triarche Alexis II de Mos­cou tourne nos regards vers l’Église de Russie. Seize ans déjà que celle-ci est sortie de ses fers après soixante-dix ans d’un joug soviétique féroce en­vers toute foi religieuse. On a estimé que le nombre de chré­tiens victimes de la vindicte du pouvoir soviétique athée, après 1917, avait largement dépassé celui des martyrs des premiers siècles : 300 000 à 500 000 orthodoxes mis à mort.
«Ils ont été lapidés, sciés, ils ont péri par le glaive,… dénués, opprimés, tour­mentés » (Hébreux 11, 37). En dépit de tout, l’Église de Russie a sur­vécu en revenant à l’unique néces­saire, à la sève de l’Évangile et de la Tradition aposto­lique.
Qu’en est-il de la situation nouvelle après la fin des ténè­bres ? L’engagement personnel ou associatif, à la fois spirituel et social, de nombreux laïcs isolés ou clercs modestes en faveur des plus démunis est admirable. La Russie profonde met en œuvre le « sacrement du frère ». Cependant, tous ceux qui aiment l’Église russe et qui se nourrissent de sa tra­dition spirituelle et théologi­que sont en droit de s’inquiéter du rapprochement croissant entre l’Église et l’État russe, censés travailler
« main dans la main », selon l’expression du patriarche Alexis II.
Le 1

er
février dernier, le prési­dent Poutine est allé plus loin, déclarant : « L’Orthodoxie et le bouclier nucléaire sont des composantes qui renforcent l’État russe, assurant sa sécu­rité intérieure et extérieure. » Le patriarcat de Moscou, sans craindre une instrumentali­sation de l’orthodoxie, semble chercher à retrouver un sta­tut d’Église d’empire, croyant ainsi propager l’Évangile. Mais qui manipule qui ?
L’union s’est encore ren­forcée le 4 septembre, quand un
Te Deum a été célébré en la cathédrale du Christ-Sau­veur de Moscou, pour le 60
e

anniversaire de la fondation du centre nucléaire militaire soviétique Arzamas-16. Cette surprenante alliance entre la bombe atomique et l’encen­soir se réclame du patronage de saint Séraphin, le grand thaumaturge russe du XIX

e
siècle, ce­lui-ci ayant vécu au monastère de Sarov où a été édi­fiée la base Arza­ mas-16.
Saint Séraphin n’a jamais béni aucune guerre, sinon celle de l’ascèse que cha­que chrétien doit s’imposer pour acquérir l’Esprit Saint. D’ailleurs, il resta plongé dans la prière durant la grande guerre patriotique de 1812 menée face à Napoléon. Son message –
« Acquiers la paix intérieure et des milliers trouveront le salut autour de toi » – est aux antipodes de la logique de terreur liée à la doctrine de la dissuasion nucléaire. Ce patronage de mauvais aloi brouille le té­moignage du Christ. Une Église peut se glorifier davan­tage de ses saints martyrs et ascètes que de son influence supposée sur les princes et les armées. Elle ne peut être fidèle à sa vocation qu’en parlant le langage de la Croix, non celui du glaive, puisque « la puis­sance de Dieu s’accomplit dans la faiblesse » (2 Corinthiens
12, 9-10).




Michel Stavrou
Professeur à l’Institut de théologie orthodoxe Saint-Serge

 

 
 
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