P.Schmemann

Publié le par Père Jean-Pierre

P. Schmemann: Stucture et explication liturgique des jours de la Semaine Sainte (1)

LUNDI, MARDI, MERCREDI : LA FIN

Ces 3 jours, que l'Église appelle Grands et Saints, ont un but bien précis au coeur du développement liturgique de la Semaine Sainte. Toutes leurs célébrations sont mises en perspectives de la Fin; ils nous rappellent la signification eschatologique de Pâques. Bien trop souvent, la Semaine Sainte est considérée comme une des "magnifiques traditions" ou "coutumes", une "partie" de notre calendrier qui coule de source. Nous la prenons telle qu'on la donne, et la chérissons comme un événement annuel apprécié que nous avons "observé" depuis l'enfance, nous admirons la beauté de ses Offices, la pompe de ses rites, et bien sûr, et ce n'est pas la moindre des choses, nous aimons tout le remue-ménage à propos de la table Pascale. Et ensuite, quand tout cela est fini, nous reprenons le cours habituel de notre vie. Mais est-ce que nous comprenons que lorsque le monde a rejeté son Sauveur, quand "Jésus commença à ressentir tristesse et angoisse.. avec Son âme triste à en mourir" (Mt 26,37-38), lorsqu'Il mourut sur la Croix, la "vie normale" parvint à son terme, et elle n'est plus possible. Car c'était des gens "normaux" qui ont hurlé "Crucifies-Le!", qui Lui ont craché dessus, et qui L'ont cloué sur la Croix. Et ils Le haïssaient et L'ont tué précisément parce qu'Il dérangeait le cours de leur vie normale. C'était en effet un monde parfaitement "normal" qui préféra les ténèbres et la mort à la Lumière et à la Vie... Par la mort de Jésus, le monde "normal", et la vie "normale" ont été irrévocablement condamnés. Ou plutôt, ils ont révélé leur véritable et anormale incapacité à recevoir la Lumière, tant est terrible le pouvoir du mal qui les habite. "Maintenant est le jugement de ce monde" (Jean 12,31). La Pâque de Jésus signifia sa fin à "ce monde", et il en est ainsi depuis lors. Cette fin peut bien durer pour des centaines de siècles, cela n'enlève en rien à la nature de l'époque que nous vivons, ce sont bien les "derniers temps."
"Car elle passe, la figure de ce monde..." (1 Cor. 7,31).

Pâque signifie passage. La fête de la Pâque était pour le Juifs la commémoration annuelle de toute leur histoire de salut, et d'un salut en tant que passage depuis l'esclavage en Égypte à la liberté, de l'exil à la Terre Promise. C'était aussi une anticipation de l'ultime passage – vers le Royaume de Dieu. Et Christ fut l'accomplissement de Pâque. Il accomplit l'ultime passage : de la mort à la vie, de ce "vieux monde" au nouveau monde dans le nouveau temps du Royaume. Et Il nous ouvrit la possibilité de ce passage. Vivants en "ce monde-ci", nous pouvons déjà "ne plus être de ce monde", c-à-d être libres de l'esclavage du péché et de la mort, participants au "monde à venir." Mais pour cela, nous devons aussi accomplir notre propre passage, nous devons condamner le vieil Adam en nous, nous devons revêtir le Christ dans la mort baptismale et avoir notre véritable vie cachée en Dieu avec le Christ, dans "le monde à venir..."

Dès lors, Pâques n'est pas une commémoration annuelle, solennelle et magnifique d'un événement passé. C'est l'Événement par excellence, qui nous est donné comme un moyen toujours efficace pour nous révéler notre monde, notre temps, notre vie, comme étant parvenus à leur fin, et annonçant le Commencement de la nouvelle vie.. Et le rôle des 3 premiers jours de la Semaine Sainte est précisément de nous stimuler avec cette signification ultime de Pâques et nous préparer à la comprendre et à l'accepter.

1. Ce défi, cette émulation eschatologique (ce qui signifie ultime, décisive, finale) nous est tout d'abord révélée dans le tropaire commun à ces 3 jours:

Tropaire, ton 8: "Voici, le Fiancé arrive au milieu de la nuit. Et bienheureux le serviteur qu'Il trouvera veillant. Mais indigne celui qu'Il trouvera nonchalant. Veille donc, mon âme, à ne pas sombrer dans le sommeil, afin de n'être pas livrée à la mort et enfermée hors du Royaume. Mais reviens à toi et chante : Tu es Saint, Saint, Saint notre Dieu. Par la Mère de Dieu, aie pitié de nous!"



Minuit, c'est le moment où le vieux jour est arrivé à sa fin et commence le nouveau jour. C'est donc le symbole des temps dans lesquels nous vivons en Chrétiens. Car d'un côté, l'Église est encore dans ce monde, partageant ses faiblesses et tragédies. De l'autre côté, son être véritable n'est pas de ce monde, car elle est l'Épouse du Christ, et sa mission est d'annoncer et de révéler l'arrivée du Royaume et du nouveau jour. Sa vie est veille perpétuelle et expectative, une vigile qui attend l'aurore de ce nouveau jour. Mais nous savons à quel point est puissant notre attachement à ce "vieux jour", à ce monde avec ses passions et péchés. Nous savons à quel point nous appartenons encore à "ce monde". Nous avons vu la Lumière. Nous connaissons le Christ, nous avons entendu parler de la paix et de la joie de la nouvelle vie en Lui, et cependant ce monde nous retient dans son esclavage. Cette faiblesse, cette constante trahison envers le Christ, cette incapacité à donner la totalité de notre amour à l'unique véritable aimable, tout cela s'exprime admirablement bien dans l'exapostilarion de ces 3 jours :

"Je vois Tes Demeures, mon Sauveur, mais je n'ai pas la tunique pour y entrer dignement. Seigneur, donne-moi une digne tunique pour revêtir mon âme, et sauve-moi."

2. Le même thème continue son développement dans les lectures des Évangiles de ces jours. En tout premier, la lecture de l'entièreté du texte des 4 Évangiles (jusqu'à Jean 13,31) est accomplie aux Heures (Prime, Terce, Sexte et None). Ce récapitulatif montre que la Croix est l'apogée de toute la vie terrestre et de tout le ministère de Jésus, la Clé pour leur bonne compréhension. Tout dans l'Évangile mène à cette heure ultime de Jésus, et tout doit être comprise à la lumière de cela. Dès lors, chaque Office a sa lecture particulière de l'Évangile:

Le Lundi Saint:
A Matines : Matthieu 21,18-43 – l'histoire du figuier desséché, le symbole de ce monde créé pour porter des fruits spirituels et échouant dans sa réponse à Dieu.

A la
Liturgie des Dons Présanctifiés : Matthieu 24,3-35 – le grand discours eschatologique de Jésus. Les signes et l'annonce de la Fin. "Le ciel et la terre passerons, mais Mes Paroles ne passerons jamais..."

"
Lorsque le Seigneur S'en allait à Sa Passion volontaire, chemin faisant, Il dit à Ses Apôtres: 'Voyez, nous montons à Jérusalem, et le Fils de l'Homme y sera livré, comme il est écrit de Lui.' Dès lors, allons, et accompagnons-Le, avec nos esprits purifiés des passions de cette vie, et soyons crucifiés et mourons avec Lui, afin que nous puissions vivre avec Lui, et que nous puissions L'entendre nous dire : 'J'entre à présent, non pas dans la Jérusalem terrestre pour souffrir, mais auprès de Mon Père et votre Père, et Mon Dieu et votre Dieu, et Je vous rassemblerai dans la Jérusalem céleste, dans le Royaume des Cieux...." (Matines du Lundi)
Protopresbytre Alexander Schmemann
"Holy Week: a Liturgical Explanation for the Days of Holy Week", Orthodox Worship, n° 3 (Crestwood, NY: SVS Press, 1961)

http://www.svots.edu/Faculty/Faculty/Protopresbyter_Alexander_Schmemann/

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Publié dans Théologie

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