Eucharistie

Publié le par Père Jean-Pierre

... DE L'EUCHARISTIE  suite..
par Mgr STEPHANOS Métropolite de Tallinn et de toute l'Estonie L'EUCHARISTIE, SACREMENT DES SACREMENTS...

Le texte grec des Actes des Apôtres (2, 47) nous définit de façon très précise la première communauté chrétienne de Jérusalem en affirmant que le " Seigneur ajoutait chaque jour " epi to afto ", ceux qui étaient sauvés ". Or, le sceau de cette communauté était la fraction du Pain et la bénédiction du Vin dans un contexte essentiellement liturgique, charismatique, eucharistique. Aussi nous comprenons que " epi to afto " doit se traduire par " Eucharistie ". Si par ailleurs nous nous référons à l'apôtre Paul (1 Co 10, 17) : " puisqu'il n'y a qu'un pain, à nous tous nous ne formons qu'un Corps, car tous nous avons part à ce Pain unique), nous constatons avec certitude que ce terme de Corps, suggéré par l'expérience eucharistique, manifeste l'Eucharistie ainsi que nous l'avons déjà expliqué plus haut ; un acte avant tout de la communauté ecclésiale, fête de la plénitude et de l'unité de l'Eglise dans l'ordre du signe efficace à cause de la foi qu'elle porte : le Christ tout entier et nous tout entiers, chacun et tous ensemble, corps et âme.
L'Eucharistie est donc le sacrement des sacrements, celui par excellence de l'Assemblée, tout d'abord l'œuvre de l'Eglise et non de groupes isolés. Dès lors, on se posera toujours hors de l'Eglise en se posant hors de la communion eucharistique, puisque l'Eucharistie est la plénitude de vie en Jésus-Christ et dans l'Eglise, à la fois condition et expression de l'Eglise. L'Eucharistie se définit donc comme ce lieu par excellence privilégié où l'homme liturgique déchiffre l'existence tout entière dans la " Lumière de la vie ", là où il s'éveille à cette Présence qui transforme le monde " en buisson ardent ", là enfin " où ce monde à venir " devient l'intérieur de la Parole biblique.
Il est significatif que l'Eglise orthodoxe n'a pas été empêchée de vivre la collégialité et de dispenser la Parole de Vérité, malgré le fait que depuis neuf siècles, elle n'a plus réuni de concile ayant formellement le statut de concile œcuménique. Cela est compréhensible dès lors que l'on redécouvre l'Eucharistie non pas dans une conception individualiste, mais à la fois comme le sacrement où l'Eglise est l'Eglise, où elle se révèle comme sacrement et où toute sa réalité est englobée.
Forte de cette conviction, l'Eglise orthodoxe n'a pas été tentée de voir en un organisme particulier, " la plus haute autorité ", car elle sait que la plus haute autorité, c'est bien l'Eglise dans sa signification totale et dans sa plénitude, profondément unie dans le Christ ressuscité par la puissance et la force du Saint-Esprit, qui change universellement ce qu'il touche.
En accord avec cette doctrine, le prêtre orthodoxe, lorsqu'il célèbre la divine Liturgie, ne s'identifie pas au Christ, il ne prononce pas les paroles " Ceci est mon corps " in persona Christi, mais il s'identifie à l'Eglise et parle in persona ecclesiae et in nomine Christi, de sorte que les paroles du Christ, mémorisées par le prêtre, acquièrent l'efficacité divine par l'invocation du Saint-Esprit dans l'épiclèse. Après quoi, une fois les dons changés, l'Esprit-Saint opère le changement des communiants eux-mêmes : en consommant la chair du Fiancé et son Sang, ils entrent dans la " koinonia " nuptiale et deviennent à leur tour des hommes eucharistiques.
" Notre doctrine, explique saint Irénée de Lyon, est en accord avec l'eucharistie et l'eucharistie la confirme [...] on ne peut aller plus loin ni rien ajouter. " L'Eucharistie constitue donc le cœur de l'Eglise, l'orthodoxie ayant de ce fait une vision précise de la relation directe entre l'action sacramentelle et l'Eglise, entre Eucharistie et Eglise. La déclaration particulière des orthodoxes à l'Assemblée du Conseil oecuménique des Eglises, à Evanston en 1954, stipule que " seule l'unité et le lien des chrétiens dans une foi commune peut conduire, comme à une conséquence nécessaire, à leur communion sacramentelle et à leur unité indissoluble dans l'amour comme membres de l'unique et même Corps de l'unique Eglise du Christ ". L'Eglise devient de la sorte condition de l'Eucharistie et l'Unité dans l'Eglise, condition de la communion eucharistique.
Dans un certain sens, l'Eglise se contrôle en contrôlant son comportement vis-à-vis de l'Eucharistie, puisque l'Eucharistie n'est pas la praxis (l'acte) d'un chacun, mais de toute l'Eglise. Cette Eglise est fondée à la fois sur l'Eucharistie et la Pentecôte, en d'autres termes sur la réciprocité et le mutuel service du Fils et de l'Esprit ; de sorte que " l'effet et le résultat des actes du Christ, ce n'est rien d'autre que la descente du Saint-Esprit sur l'Eglise " (N. Cabasilas). Pour cette raison, dans l'Eglise orthodoxe, la grande initiation des fidèles (baptême-confirmation-eucharistie) et l'ordination des prêtres sont liées par une étroite parenté liturgique car tous sont consacrés par Dieu pour les choses de Dieu et selon Hippolyte de Rome, le baptisé reçoit le baiser de paix (analogue au baiser de l'ordination épiscopale) comme celui qui est digne de son nouvel état : " dignus effectus est. " Le sacrement de l'onction chrismale (confirmation) fait donc de tous les baptisés un peuple sacerdotal en Dieu, duquel quelques-uns sont élus, retirés et établis par l'acte divin : évêques (c'est-à-dire avant tout, témoins apostoliques de l'Eucharistie) et presbytres.
Plutôt que de se lancer dans des discussions sur le " Corps du Christ " ou le " Peuple de Dieu ", l'Eglise orthodoxe préfère insister sur l'homogénéité absolue existant entre les membres de la communauté ecclésiale, où la hiérarchie se trouve intégrée de l'intérieur sans se situer au-dessus de la communauté collégialement rassemblée autour du Christ par la Grâce du Saint-Esprit. A cause de cela, la spiritualité orthodoxe n'est jamais différenciée en " spiritualité des laïcs " d'une part et " spiritualité des évêques, des clercs en général ou des moines ", d'autre part. C'est un don du Saint-Esprit qui souffle où Il veut. Le Corps du Christ est ainsi maintenu sans séparation ; la Grâce de Dieu et la spiritualité de l'Eglise sont homogènes. Personne n'en dispose pour lui seul, d'une façon privilégiée, et personne n'a la faculté de devenir plus spirituel ou plus missionnaire. " Tous les membres de la société divine, qu'ils soient évêques ou catéchumènes, bénéficient de la double fonction d'être illuminés et d'illuminer, d'être purifiés et de purifier, de participer et de rendre les autres participants. Pour cette raison, la diaconie liturgique des évêques n'est possible qu'avec et dans la communauté eucharistique autour de la table du Seigneur, par la puissance du Saint-Esprit qui réside également en tous les membres qui constituent le " Peuple de Dieu ".
L'Eglise orthodoxe connaît ainsi la différence fonctionnelle des ministères (ce qui a pour conséquence de ne pas couper l'unique Corps en deux) et la participation sacerdotale de tous à l'unique prêtre divin, le Christ, au moyen des deux sacerdoces : le sacerdoce universel des fidèles et le sacerdoce d'ordre du clergé. Chacun est établi par Dieu et comporte son propre sacrement et ses propres charismes. Ainsi l'évêque participe au sacerdoce du Christ par sa fonction sacrée. Le Corps du Christ étant Un, en effet, il faut que cette unité soit dégagée. Telle sera la vocation de l'épiscopat : un ministère, un service de l'Unité de l'Ecclesia, puisque l'Eglise est avant tout mystère d'amour à l'image de l'amour conjugal entre le pasteur, image de Dieu le Père (Source de toute unité) et la congrégation.
C'est pourquoi l'évêque, lié de ce fait à la communauté ecclésiale qu'il préside, tiendra son pouvoir sacramentel, doctrinal et pastoral en raison de la place qu'il occupe dans l'assemblée eucharistique. Et de même aussi, tout laïc le fait par son être même car il participe à l'unique sacerdoce du Christ (le seul qui à la fois " offre et est offert ") par son être sanctifié, par sa nature sacerdotale. C'est en vue de cette dignité d'être prêtre dans sa nature même (son être liturgique) que tout baptisé est scellé des dons, oint de l'Esprit Saint dans son essence même et qu'il offre en sacrifice, en " hostie vivante " (Rm 12, 1) la totalité de son être, son témoignage pouvant aller jusqu'au sacrifice de sa vie (Mt 10, 17-42).
Armé ainsi pour le combat par l'Esprit-Saint, le laïc sera donc scellé des dons spirituels dans tout son être, avons-nous déjà dit, c'est-à-dire qu'il est un être entièrement charismatique au service de Dieu en tout acte et en toute parole. De même, par la confirmation, il est appelé à participer aux trois pouvoirs : le gouvernement (e. a. consensus ecclesiae ; " amen " ; épiclèse au pluriel : Nous T'offrons...), l'enseignement (e. a. missions; prédication, catéchèse...) et la sanctification (e. a. staretz...). Les laïcs ne peuvent pas accorder les moyens de grâce (sacrements) ; par contre leur sphère est la vie de grâce, de telle sorte que le sacerdoce universel détient le pouvoir du sacre cosmique, de la liturgie cosmique, puisque dans leur vie les laïcs continuent la liturgie de l'Eglise : par leur présence active, ils introduisent la Vérité des dogmes vécus dans le social et dans les rapports humains et ils délogent ainsi les éléments démoniaques et profanés du monde. C'est pourquoi saint Paul, dans l'épître aux Romains (12) nous exhorte tous sans distinction au culte raisonnable : faire de notre vie une liturgie, une doxologie, une eucharistie.

A suivre........

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Publié dans Théologie

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