Triode ce Careme

Publié le par Père Jean-Pierre

Dimanche 25 février 2007 : 1er dimanche du Grand Carême

Dimanche du Triomphe de l'Orthodoxie

Ton 4; Matines 4è Evangile ; liturgie de St Basile

Epître : Hb 11, 24-26, 32-12, 2 ; Jn 1, 43-51

TROPAIRE

Nous nous prosternons devant ta pure image, ô Dieu bon. Nous implorons le pardon de nos fautes, Christ notre Dieu. Car Tu as consenti, dans ta chair, à monter sur la Croix, afin de sauver de la servitude de l'ennemi ceux que Tu avais créés. C'est pourquoi nous Te crions, dans notre gratitude': Tu as tout rempli de joie, ô notre Sauveur, en venant sauver le monde.

KONDAKION : Ti hypermaho stratigo ta nikitiria

Τη υπερμάχω στρατηγω τά νικήτιρια

Invincible chef d'armée, à toi les accents de la victoire! Libérée du danger, ta ville, ô Mère de Dieu, t'offre les hymnes de reconnaissance. Toi dont la puissance est irrésistible, de tout péril délivre-moi, pour que je puisse t'acclamer : Réjouis- toi, Epouse inépousée !

L'Orthodoxie fête, ce jour, une grande date, celle du 11 mars 843, qui instituait le «rétablissement des icônes" après plus d'un siècle d'hérésies, de doutes, de discussions théologiques et même de persécutions. En effet la dernière hérésie qui ravagea l'Eglise d'Orient fut l'iconoclasme.
Dès 726, l'Empereur Léon 111 signait le premier décret contre les icônes, suivi de bien d'autres, jusqu'en 786/787 où le Concile œcuménique de Nicée proclama la légitimité du culte des saintes images, en ce sens que la vénération dont elles sont l'objet s'adresse à Dieu, qui est ainsi adoré, ou aux Saints qu'elles représentent. Toutefois la querelle des images avait mis l'Empire à feu et à sang, occasionnant même deux schismes avec l'Eglise de Rome d'une durée de 70 ans. C'est donc ainsi, sous le règne de l'Impératrice Théodora, décidée à rétablir l'Orthodoxie, que prit fin en 843 la lutte des iconoclastes.
Cependant plus tard l'objet de la fête fut élargi: A la condamnation des iconoclastes vint s'ajouter la célébration du 1er dimanche de Carême et les sentences contre les hérésies nouvelles ou anciennes, si bien que les noms des hérétiques sont suivis d'un triple anathème taudis qu'on acclame, avec une triple bénédiction, les noms des défenseurs de la foi. De nos jours, le Dimanche de l'Orthodoxie est la fête de la manifestation de l'unité et de la catholicité de l'Orthodoxie, dans tous les pays où elle existe. Elle est la fête du triomphe de ]'Orthodoxie, le témoignage de sa présence universelle dans le monde, confessant une même foi, vivant un même dogme, unie dans une même spiritualité, transmise par le Christ et les Apôtres.
C'est un jour émouvant que ce dimanche, "Triomphe de l'orthodoxie'', émouvant parce qu'il nous rappelle toutes ces grandes figures spirituelles qui, par leur foi, leur courage, leur persévérance, ont atteint la plénitude en Christ et nous ont conservé intact, à nous leurs héritiers indignes mais reconnaissants, le contenu de l'Orthodoxie.
L'Orthodoxie, un grand mot et un héritage encore plus grand pour nous qui avons été élevés dans son enseignement. L'Eglise aujourd'hui encourage à suivre l'exemple de tous ceux qui, avant nous, en firent l'expérience enrichissante par leur témoignage, exaltant sa présence vivifiante dans le monde.
Car l'Orthodoxie n'est pas un mythe. Elle n'est pas non plus un objet de musée, couvert de la poussière dorée des siècles. L'Orthodoxie, dynamique dans son enseignement, rayonnante dans sa spiritualité, est celle qui nous
met en relation avec la Vie Eternelle, le Christ glorieusement ressuscité', pour notre salut. Elle justifie notre propre résurrection, elle est notre "viôma". c'est-à-dire notre principe de vie, et ce, de manière éternelle et inaltérable.
Notre mission est très importante dans le monde: D'une part, quand l'humanité ne sait plus où fixer son choix, elle nous donne Jésus comme réalité de notre univers. D'autre part, en un moment où l'Occident chrétien sent la nécessité de revenir aux sources mêmes de sa foi, elle est le témoignage d'une tradition inaltérable, remontant indiscutablement aux apôtres, après avoir traversé victorieusement les vicissitudes des siècles, de cette victoire que nous fêtons aujourd'hui.
Le Triomphe de l'Orthodoxie implique pour nous la nécessité de témoigner de la qualité de ce triomphe, par notre foi notre dynamisme notre disponibilité envers les autres, notre richesse spirituelle et liturgique. Autant d'exigences que nous négligeons et qui ternissent en nous le sens réel de notre confession.
Que ce Dimanche de l'Orthodoxie nous rappelle la grandeur de notre vocation et, à l'exemple de nos prédécesseurs dont nous célébrons la mémoire, nous arme de persévérance, d'espoir et d'amour.

Homélie du Père André Borrély recteur de la Paroisse Saint Irénée à Marseille (France)

Si nous voulons pénétrer quelque peu dans la profondeur de cette célébration dominicale, je crois que nous devons procéder en trois temps et selon une progression historique.
Dans les premiers siècles de l'histoire de l'Eglise, le baptême était administré dans la nuit pascale et non point, comme c'est le cas, hélas, de nos jours, à n'importe quel moment de l'année selon les convenances individualistes des familles. Au commencement du Carême, le catéchumène se présentait à l'Evêque accompagné de deux chrétiens qui répondaient de lui, en qualité de parrains. Il était soumis à un interrogatoire. S'il était jugé digne, l'Evêque prenait son nom et un prêtre l'inscrivait sur un registre contenant les noms de tous les chrétiens et que l'on conservait avec soin dans les archives de l'Eglise. Saint Basile compare ce registre aux rôles où étaient recensés les soldats.
De fait, plus d'un catéchumène n'arriva pas jusqu'à la vigile pascale et fut baptisé non point dans l'eau de la piscine baptismale, mais dans son propre sang de martyr. Car, au moment des persécutions, lorsque les registres étaient saisis, la police impériale faisait subir les mêmes interrogatoires aux catéchumènes et aux fidèles, interrogatoires dont l'issue pouvait être soit l'apostasie, soit le martyre.
Pour comprendre les lectures bibliques que nous venons d'entendre, il ne faut donc pas perdre de vue qu'elles formaient une partie intégrante de la catéchèse chrétienne primitive : elles avaient pour fonction essentielle de préparer les catéchumènes au mystère pascal de leur prochain baptême. De là le choix, par la sainte Eglise, du 2è chapitre de l'épître aux Hébreux : tous les justes de l'Ancien Testament, les prophètes Zacharie et Jérémie, qui furent lapidés, Isaïe à qui le roi Manassé infligea le supplice de la scie, tous ceux qui, à la période maccabéenne, c'est-à-dire de 167 à 164 avant notre ère, subirent la persécution du roi séleucide Antiochus IV Épiphane, et Jean-Baptiste lui-même dont Jésus avait dit que « le plus petit dans le Royaume des Cieux est plus grand que lui » ( Mt 11, 11 ), tous ces gens-là ne connurent pas ce que les catéchumènes vont expérimenter dans la nuit de Pâques. En cette nuit lumineuse ils vont avoir la vision de ce dont parle Jésus à ses disciples dans l'Evangile d'aujourd'hui : «Vous verrez le ciel ouvert et les anges de Dieu monter et descendre au-dessus du Fils de l'homme ». Le Christ ne vient pas conquérir la terre, mais rétablir l'échelle de Jacob, c'est-à-dire la communication entre la terre et le ciel. Il est lui-même cette échelle qui unit l'homme à Dieu. Le baptême restaure la divine ressemblance en l'homme. Par le baptême, la nature humaine pénétrée jusqu'à la moelle par les énergies divines, est restaurée et refondue, lustrée et exorcisée, repétrie et recréée, rénovée et régénérée dans le Saint-Esprit. Par le baptême s'effectue la déification de l'homme. Par le mystère pascal de l'immersion / émersion baptismale, l'homme devient icône.
De là le deuxième thème de cette célébration. Au 8e et au 9è siècles, l'Eglise eut à combattre l'iconoclasme et à lui répondre que la vénération (non point l'adoration, mais la vénération) des icônes avait pour signification fondamentale de témoigner de la foi orthodoxe en la possibilité pour l'humanité d'être transfigurée, déifiée par le Saint-Esprit. Le kondakion de ce dimanche de l'Orthodoxie affirme cette foi de l'Eglise : l'Un de la divine Trinité est devenu l'un des hommes afin que l'homme devienne icône très ressemblante de la divinité qui pénétra de part en part l'humanité de Jésus de Nazareth.
«Le Verbe de Dieu que l'univers ne peut contenir se laisse circonscrire en s'incarnant de toi, ô Mère de Dieu, et restaure l'antique image l'antique icône souillée par le péché en lui ajoutant sa divine beauté. Confessant le salut en parole et en action, restaurons nous aussi notre ressemblance avec Dieu.»
Le mystère pascal du baptême et celui des icônes témoignent de la même foi de l'Eglise orthodoxe en le fait que le salut en Christ est fondamentalement une participation, une communion réelle à Dieu, l'extension jusqu'aux hommes de l'acte générateur éternel du Père sur son Fils auquel il donne la plénitude de son Saint-Esprit. Les icônes nous montrent des hommes et femmes qui, nous dit saint Grégoire Palamas que nous fêterons dimanche prochain, «sont devenus divins par la participation à l'Esprit», des hommes et des femmes qui ont réalisé la finalité véritable de leur baptême.
Or, que le salut en Christ soit bel et bien cela, qu'il consiste, pour la créature humaine, à devenir divine tout en respectant la radicale transcendance du Tout Autre, qu'être sauvé par le Christ et baptisé dans le Saint-Esprit signifie que l'homme entre en possession d'un bien appartenant fondamentalement à Dieu, cela, non seulement n'est pas évident à nombre de chrétiens qui n'appartiennent pas à l'Eglise orthodoxe, mais cela est même délibérément rejeté par beaucoup d'entre eux.
J'en viens ainsi à la troisième dimension de cette célébration, la plus récemment apparue dans notre praxis ecclésiale. Dans le contexte socio-historique de notre diaspora orthodoxe faite, hélas, d'émiettement juridictionnel, où les diocèses, au lieu d'être, conformément à l'authentique Tradition de l'Eglise, territoriaux sont des diocèses ethniques au sein desquels on risque, en des combats d'arrière-garde, de cultiver une identité et une différence trop humaines, d'accorder à la langue, à la nation, aux traditions avec un «t» minuscule une importance idolâtrique, il est vital, il est capital que nous retournions à l'essentiel que nous indique l'approche orthodoxe du baptême et de l'icône. De toutes les religions, le christianisme, et à l'intérieur de la relation chrétienne, l'Orthodoxie, dans la mesure où nous tenons celle-ci pour «la plénitude de l'Eglise» du Christ, «to plèroma tès Ekklèsias» comme dit la prière du prêtre à l'ambon à la fin de la divine liturgie, de toutes les expressions de l'expérience religieuse, l'Orthodoxie est celle qui peut le moins conserver son intégrité dès lors que ses fidèles perdent entre eux l'unité. Car, l'unique dessein divin sur les hommes est de rendre ceux-ci, dans l'Eglise, à la réplique, à l'image (à l'icône, pourrait-on dire) et selon la ressemblance iconique de la divine Trinité, c'est-à-dire un et divers, un mais non point uniformes, un en une diversité sans divergence. En Christ est créée entre les hommes une consubstantialité, une unité d'une profondeur inouïe, celle consistant à avoir pour commune destinée une identique vocation d'acquérir le Saint-Esprit, de participer à la vie divine elle-même.
Nous autres, Orthodoxes, dans un monde désormais peuplé d'hommes et de femmes qui souffrent, parfois atrocement, du «désespoir du sens», dans une société où l'on rencontre de moins en moins de «ces chênes qu'on abat», mais plutôt de chétives et fragiles plantes d'appartement éprises de tendresse et de compassion, légitimement révoltées par la morale autoritaire, justement écœurées par la morale conventionnelle et en attente secrète d'une éthique réalisant la correspondance dynamique de la liberté personnelle et de la vérité existentielle de l'homme, dans une société (celle, notamment du SIDA) où la sexualité est omniprésente, moins refoulée que jadis mais aussi plus discontinue et où, dans ce contexte, les hommes et les femmes ont faim et soif d'un authentique accomplissement de l'éros, dans un monde post-chrétien où la personne humaine est dépossédée de tout fondement inattaquable et où les individus s'entrechoquent comme des atomes alors que l'être humain en tant que personne est pré-construit pour la communion, dans tout ce contexte de culture et de civilisation, nous autres Orthodoxes avons infiniment mieux à faire que de nous diviser, de nous jalouser pour de lilliputiennes questions de calendrier, de langue liturgique ou de myopie nationaliste. Nous devons, je le répète, aller à l'essentiel, nous préoccuper de l'Unique Nécessaire. Et l'essentiel, c'est la proclamation à la face du monde, urbi et orbi, à temps et à contretemps, que notre Père céleste enserre l'Eglise dans l'énergie divine et incréée de l'Esprit Saint, qu'alors qu'il n'a qu'un Fils Unique Engendré, Dieu, par son Saint-Esprit, se donne des fils réellement, effectivement. Affolée de souffrance et haletante pour avoir perdu l'espérance, l'humanité qui s'apprête à pénétrer dans le troisième millénaire avec la peur du SIDA et l'angoisse du chômage, a besoin de réentendre la Bonne Nouvelle, «to Evanguélion» à savoir que Dieu s'est fait homme pour que l'homme devienne Dieu. Or, qui d'autre que nous, je vous le demande, qui d'autre que nous proclamera cette Bonne Nouvelle-là, avec cet accent-là : Orthodoxes, allons donc à l'essentiel et allons-y sans tarder, car le temps presse et, comme dit saint Paul dans l'épître aux Ephésiens, «les jours sont mauvais» (Eph 5,16). Amen.

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Publié dans careme et jeune

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