| Homélie par le P. André Borrely Depuis le dimanche du publicain et du pharisien, je n'ai cessé de vous dire et de vous redire que, pour la Sainte Eglise, l'ascèse et le jeûne sont certes très importants, mais que c'est à la condition expresse qu'ils redondent en œuvres de miséricorde, en amour de Dieu et des frères. C'est ce que nous redit l'Eglise aujourd'hui encore, au moment même de nous faire pénétrer dans le temps du Carême. "C'est l'heure de nous arracher au sommeil ; le salut est maintenant plus près de nous qu'au temps où nous avons cru... Laissons-là les œuvres de ténèbres et revêtons les armes de lumière... Point de ripailles ni d'orgies, pas de luxure ni de débauche, pas de querelle ni de jalousie". Cet appel à la conversion, au repentir, sied parfaitement aux dispositions intérieures avec lesquelles nous devrons, dès demain, commencer l'ascèse du Grand Carême. Et une fois de plus l'Eglise, par la bouche de Saint Paul, tient à relativiser les comportements alimentaires. Dimanche dernier nous avons dit dans quel contexte socioculturel et religieux (pagano-chrétien et judéo-chrétien) se posait, au temps de Saint Paul, la question. Or il est intéressant de remarquer comment l'Eglise retourne les textes : du temps de Saint Paul, le "faible", c'est-à-dire le judéo-chrétien non encore totalement affranchi de la Torah juive, "ne mange que des légumes". En contexte chrétien fortement influencé par les milieux monastiques, le "faible" c'est plutôt celui qui ne peut se passer de viande. Or l'Eglise se sert du texte de Saint Paul pour nous dire aujourd'hui (comme elle nous le redira dans la nuit de Pâques avec la catéchèse de Saint Jean Chrysostome) : "Si vous jeûnez, ne méprisez pas celui qui ne jeûne pas, et si vous ne jeûnez pas, celui qui jeûne". Mais la sainte Eglise a gardé pour la bonne bouche, si je peux dire, le précepte en fonction duquel l'ascèse (il est encore question de l'ascèse dans l'Evangile d'aujourd'hui et toujours dans le même sens : "Quand tu jeûnes, parfume ta tête et lave ton visage, pour que ton jeûne soit connu non des hommes, mais de ton Père qui est là dans le secret." Il ne faut pas que les autres se doutent que nous jeûnons!) prend tout son sens et sans l'observance duquel elle ne saurait être authentique. Il s'agit du pardon. Dans un de ses sermons Saint Césaire d'Arles dit : "Il y a deux sortes d'aumône : l'une par laquelle nous donnons aux pauvres, l'autre par laquelle nous sommes indulgents pour nos frères chaque fois qu'ils pèchent contre nous. Avec l'aide de Dieu, faisons l'un et l'autre, car l'une sans l'autre n'a pas de valeur. Préparons-nous donc ces deux genres d'aumône comme des ailes spirituelles pour voler, libres et légers, vers notre vraie patrie, la Jérusalem céleste". Si nous sommes durs avec les autres et refusons de leur pardonner en voulant faire respecter notre justice, Dieu s'en tiendra avec nous à notre justice stricte et purement distributive. Pardonner à nos frères nous permet de demander pardon à notre tour, de prier avec l'espérance d'être pardonnés. Or, si nous pratiquons l'ascèse durant le Carême, n'est-ce pas dans l'espérance d'obtenir le pardon de nos fautes ? Si une rancune tenace nous empêche de faire pleinement nôtre la cinquième demande du "Notre Père» c'est toute notre ascèse du Carême qui, tel un château de cartes, s'effondre : "Remets-nous nos dettes" (et nous jeûnons pour te demander avec notre corps de nous les remettre) "comme nous aussi avons remis à nos débiteurs". Notre mesure pour les autres sera celle que Dieu adoptera pour nous. Mais le modèle de notre miséricorde et son extension indéfinie (nous devons pardonner "soixante-dix fois sept fois", c'est-à-dire toujours) et universelle, est la Miséricorde divine elle-même à notre endroit, Miséricorde qui s'est incarnée en Jésus de Nazareth. Le pardon, c'est la forme que prend l'amour quand on lui a fait du tort. Et le Christ est le pardon vivant, dans la mesure où, étant "Un de la Sainte Trinité" devenu homme, il est l'Amour incarné. Nous ne pouvons bénéficier de ce que nous appelons la "Rédemption" sans y contribuer. Or notre contribution, c'est l'amour du prochain plus encore que le jeûne, même s'il est salutaire que le jeûne creuse en nous cet amour. Le jeûne est toujours un moyen, il ne doit jamais être une fin.. La fin, c'est l'amour de Dieu et des frères. Et l'amour du prochain doit devenir en nous pardon, dès que le prochain prend à notre égard l'attitude que, si souvent, nous prenons à l'égard de Dieu, c'est-à-dire dès que le prochain nous a fait du tort. Rabbi Yosé disait: "Si quelqu'un pèche une, deux ou trois fois, on lui pardonne ; mais non pas s'il pèche quatre fois". Rabbi Yosé se fondait sur deux versets bibliques : "Ainsi parle le Seigneur: A cause de trois crimes de Juda, même de quatre, je ne révoque pas mon arrêt. " (Amos 2/4) et " Le Seigneur... qui punit l'iniquité des pères sur les enfants et sur les enfants des enfants jusqu'à la troisième et la quatrième génération" (Exode 34/7). Quand donc Pierre demandait à Jésus s'il devait pardonner jusqu'à sept fois, il pouvait se croire généreux ! Or le Christ lui répond qu'il doit pardonner indéfiniment. Si généreux qu'il soit, Pierre se tient encore sur le terrain de la casuistique juive, où Jésus refuse de se laisser entraîner. Le judaïsme rabbinique connaissait l'idée du pardon fraternel, mais à l'intérieur du système législatif. On discutait du nombre de pardons légitimement accordés. Quand Jésus répond à Pierre qu'il doit pardonner "soixante-dix fois sept fois", il reprend le chant de vengeance de Lamech dans Genèse 4/24 : "Caïn sera vengé sept fois et Lamech soixante-dix fois sept fois" Mais Jésus retourne ce chant de vengeance dans le sens du pardon. Dans les deux cas le chiffre signifie que cette vengeance ou ce pardon n'auront pas de fin. Aux déterminismes sociologiques ou psychologiques de la vengeance s'oppose maintenant le pardon fraternel illimité. Comme le monde, l'Eglise connaît la dure réalité du péché et des offense personnelles. Le pardon seul peut la sauver du cercle infernal : offense (= péché), donc rancune (= péché), c'est-à-dire le péché engendrant le péché. Le pardon des chrétiens ne doit pas être un pardon de bienséance, ni un pardon de caractère juridique mais personnel. Il doit être bien davantage que quelques paroles d'apaisement ou un arrangement à l'amiable. Je dois haïr le mal (c'est tout le sens des psaumes de vengeance que nous avons tant de mal à prier), toutes les formes de mal, mais je dois toujours laisser passer le "courant" divin qui de Dieu va vers tout homme, même si l'autre ferme l'interrupteur ! Il vaut mieux "se faire rouler" que de risquer le reflux du "courant". Le Christ est offert par Dieu à tout homme par son Père. Il est donc essentiel que je n'entrave pas cette communication. Il est impossible d'être chrétien, c'est-à-dire de recevoir dans le Saint Esprit la plénitude de la vie divine du Christ, et de refuser de laisser au Père la possibilité d'être, par mon humble entremise, le Mendiant qui frappe à la porte du cœur de tout homme, y compris de l'homme qui a violé ma fille, tué ma femme ou qui m'a fait passer vingt ans de ma vie en prison ou au Goulag, alors que j'étais parfaitement innocent. Il est plus facile de jeûner que de pardonner, mais le pardon est plus salutaire encore et plus grand que le jeûne |