Saint Isaac

Publié le par Père Jean-Pierre

 

 

« Saint Isaac et la vie dans l’Esprit »

 

 

Père Placide Deseille

 

 

 

INTRODUCTION

 

 

Dans le cadre des journées spirituelles de Bois-Salair s’est tenu les 31 octobre et 1er novembre derniers un ensemble de conférences du P. Placide, higoumène du Monastère Saint- Antoine-le-Grand et professeur à l’Institut de Théologie Orthodoxe St-Serge, en présence d’une cinquantaine de participants. Le thème choisi par le Père Placide, « Saint Isaac le Syrien et la vie dans l’Esprit » coïncidait avec la parution, aux éditions du Monastère Saint-Antoine, de sa traduction selon la version grecque des « Discours Ascétiques » de celui qui, à l’instar de Saint –Jean- Climaque, est encore aujourd’hui souvent considéré comme l’un des guides privilégiés du cheminement orthodoxe. Ses écrits ont marqué, par exemple, Saint-Syméon le Nouveau Théologien, le mouvement hésychaste du XIVe  siècle, nombre de grands spirituels russes, et demeurent une référence aussi bien au Mont Athos qu’auprès de nombreux fidèles orthodoxes de par le monde. Car, nous dit le Père Placide, s’il s’adressait à l’origine plutôt à des moines et des ermites, ce chantre de l’humble amour des hommes et du zèle pour la prière incessante appelle en vertu de la Communion des Saints chaque chrétien, quel que soit son état de vie, à vivre pleinement à sa mesure les fruits de son baptême.

Né vers 613 dans ce qui est devenu le Qatar, Saint Isaac appartenait à l’Eglise de Perse, dont il fut brièvement évêque à Ninive, et vécut comme moine puis solitaire à proximité d’un groupement érémitique. Devenu aveugle, il finit sa vie au monastère de Rabban Shabour, où il mourut au début du VIIIe siècle. Cette Eglise, qui fut florissante et couvrit une aire très étendue, héritière de l’Ecole d’Antioche, était officiellement nestorienne depuis 486, mais on ne trouve dans les textes d’Isaac – pas plus que dans ceux d’autres grands spirituels de cette Eglise – aucune trace d’une christologie erronée.  Aussi ont-ils été reçus partout sans réserves comme ceux d’un saint et d’un maître spirituel de premier ordre.

Son œuvre comprend 2 parties, la première seule ayant été traduite en grec dès le IXe siècle par les moines Saint-Sabbas, et donc à partir de là connue des chrétientés grecques, slaves et occidentales en y exerçant l’influence précédemment évoquée. C’est elle dont une nouvelle traduction nous est proposée par Père Placide, et que l’on peut considérer comme un choix et une « relecture » dans l’esprit des Eglises Chalcédoniennes des textes du grand mystique perse. En voici quelques grandes lignes, résumées des conférences de Père Placide.

 

LA DOCTRINE SPIRITUELLE DE SAINT ISAAC

 

 

Anthropologie spirituelle et fondements de la vie en Christ.

 

Comme pour les autres Pères, l’homme est pour Saint-Isaac à la fois corps et âme, et c’est en totalité qu’il est appelé à être divinisé dans la vie éternelle. Le corps et les sens sont bons par eux-mêmes puisque créés par Dieu, mais susceptibles dans notre état présent de donner prétexte à l’âme de détourner la soif d’Infini et le désir de bonheur qui ont  été déposés en elle par le créateur - que seule la communion avec lui peut combler - vers la quête sans issue et contre nature des satisfactions de l’ego et des plaisirs sensibles éphémères. Tel est le ressort des civilisation de consommation telles la nôtre… Or la distraction et l’investissement sensoriels paralysent pour le moins l’attention de l’homme aux mouvements intérieurs qui le portent à Dieu, et lui ferment l’accès et la sensibilité aux réalités subtiles, intérieures et invisibles. La nature de l’âme est bonne elle aussi, mais l’inversion de son désir d’infini la livre aux passions qui, elles, sont contre-nature et mènent à un usage déréglé des sens. Alors son zèle inné pour Dieu se dégrade en agressivité, et dynamise son désir non plus vers les choses de Dieu mais les mirages du « monde ». Mais si l’âme se ressaisit et livre le combat ascétique qui est celui de sa liberté, elle entreprend de se libérer des enchaînements sensibles ou passionnels qui ont brouillé ses dispositions naturellement conformes à l’image que Dieu a imprimé en elle. Elle doit alors implorer la grâce qui surélève et renforce les tendances profondément bonnes de sa nature, car si « ce qui est bon relève de la volonté de l’homme qui en a le désir, mettre en œuvre ce choix requiert le secours de Dieu La  prière est en effet la rencontre de deux libertés, et rien n’est automatique dans la vie spirituelle chrétienne. Celle-ci est un échange d’amour entre Dieu et l’homme, un  amour nécessairement libre.

Selon Saint Isaac,  les fondements de la vie en Christ sont la conscience – discernement  embryonnaire du bien et du mal et pressentiment instinctif de l’existence de Dieu, le baptême

 

où s’enracine notre croissance dans la grâce, et la Foi « porte des Mystères », degré initial de la connaissance des réalités invisibles  appelée à s’épanouir, une fois franchie l’étape de la crainte d’où naît le repentir, en sensation spirituelle et en vision de ces divines réalités, cette « Foi qui voit » appartenant au degré ultime de la vie spirituelle. Et tout au long de ce chemin, Saint Isaac nous rappelle l’importance de la médiation des ordres angéliques. La providence de Dieu agit sans cesse en notre faveur par leur ministère.

Ce don de la Foi va croître grâce au repentir qui permet de se relever du péché, et d’accéder à la connaissance spirituelle dont nous avons reçu le gage au baptême. Le repentir est la porte de la miséricorde, une seconde naissance qui vient de Dieu. La connaissance évoquée par Isaac n’est pas cérébrale ou rationnelle, mais bien concrète et expérimentale, voire savoureuse. Il s’agit de goûter véritablement la vérité. « Les Pères nous parlent d’un pays qu’ils ont visité » écrit fort justement Khomiakoff.  Le chemin qui y conduit est jalonné d’étapes où l’on se libère peu à peu des passions. Isaac le  décrit pour nous donner des éléments de discernement propres à stimuler et éclairer notre propre marche.

 

 

LES DEGRES DE LA VIE SPIRITUELLE

 

Sans exclure la division classique  praxis (pratique ascétique ) et théoria (contemplation) qu’il évoque sous la forme de deux modes de crucifixion – la première du corps (comme effort et renoncement) et la deuxième de l’esprit (comme renoncement à ses modes habituels de connaissance raisonnante), Saint Isaac privilégie la description d’une ascension spirituelle selon trois étapes, à la suite pour cela de Jean d’Apamée s’inspirant lui-même d’Origène : celles des degrés corporel, psychique et spirituel. Ceux-ci correspondent à trois modes de vie caractérisés par les expressions « contraire à la nature » pour la première, « selon la nature » pour la seconde et « au-dessus de la nature » pour la troisième.

 

Le degré corporel

 

Ce que Saint Isaac désigne sous cette dénomination, c’est donc l’état contre- nature où l’homme est dominé par les passions : amour des richesses, attachement aux objets, plaisir du corps, soif des honneurs, envie et esprit de domination, frivolité et vanité, etc… Et dans le domaine de la connaissance, il stigmatise le « scientisme » en tant que science opposée à la Foi et qui souvent , dit-il, persécutera les croyants – propos bien prophétiques hélas!

 

Le degré psychique

 

Il est celui de la lutte contre les passions, voie de la croix par laquelle l’âme doit recouvrer sa nature véritable au travers d’épreuves fécondes mais redoutables. Cette étape est celle d’une triple purification : du corps, de l’âme et de l’intellect. La purification du corps  et de l’âme nécessite d’une part un certain retrait du monde, plus ou moins radical selon son état de vie - afin de se garder des situations et circonstances propices au péché  - et d’autre part l’ascèse corporelle dont le jeûne et la veille (agrypnie) sont les pièces maîtresses. Le jeûne, écrit Isaac, est le rempart de toute vertu et suscite le désir de la prière. Il est le commandement initial de la Genèse, et une arme forgée par Dieu lors des quarante jours du Christ au désert. Le Sauveur a de même encouragé la prière nocturne qui gratifia les saints de nombreuses grâces et révélations. Il faut cadrer son temps de sommeil avec discernement, et réapprendre à mettre à profit les heures calmes de la nuit, en ne réservant pas la veille aux distractions et activités mondaines … Aujourd’hui encore, dans certaines paroisses grecques ferventes, deux agrypnies par mois ne sont pas exceptionnelles !

A cette ascèse corporelle dans un certain retrait du monde, il convient de joindre le combat  invisible contre les pensées qui mène à l’impassibilité. L’approche de celle-ci est en effet bien favorisée par le calme extérieur et intérieur , la fuite de ce qui conduit à la dispersion, car il faut une attention recueillie pour identifier les passions et commencer à purifier son âme. Pour parvenir à cette sobriété spirituelle (nepsis), il convient de neutraliser les pensées négatives par le souvenir des vertus et du goût intérieur des choses de Dieu, plutôt que d’essayer de les contrer plus directement par le raisonnement. Il ne faut pas dialoguer avec elles, mais adresser à Dieu sa supplication : « Seigneur Jésus-Christ, ayez pitié de moi ! » Ainsi retrouve-t-on en son cœur l’attrait du bien. L’homme rassasié de bons mets, dit Saint Isaac, n’est plus attiré par une nourriture médiocre et sans saveur !

 

La prière est ici de première importance, sous les formes diverses : prière devant la croix – très encouragée par les auteurs syriens – , monologique (prière de Jésus), chant des tropaires, prosternations , doxologies et lectures priante des textes saints et patristiques,  récitation des psaumes, « matrice de la vie monastique ». Cette dernière occupe une place privilégiée, tant elle nous fait revivre tout le combat rédempteur et résume l’Ecriture entière. Il faut en prononcer les mots comme ses propres paroles, car Dieu s’adresse à nous aujourd’hui par elles si nous les recevons dans la lumière de l’Esprit Saint (préférable à celle des sciences humaines !). Quant à la méditation des saintes écritures, elle aide particulièrement à surmonter les moments de sècheresse et d’acédie, comparable au soleil qui dissipe la brume. Alors l’intellect (partie supérieure de l’âme) peut-il retrouver la limpidité nécessaire pour « voir Dieu tel qu’il est » et non selon nos projections humaines. De la vraie prière naît l’amour de Dieu. Celui qui veut s’y livrer ne doit certes pas négliger ses responsabilités, mais bien se garder toutefois de prendre par exemple prétexte des affaires du monde, si c’est un laïc,  pour fuir les exigences de la vie intérieure et combler malencontreusement un vide que l’ascèse et la grâce contribuent à creuser en nous afin que Dieu seul le remplisse. Le service du bien commun, y compris dans un monastère, peut et doit être en effet un moyen de se vider de son ego et participe de l’ascèse, à condition que la vigilance évite les dérapages que sont l’esprit de vaine gloire, de domination, de possession,  de bavardage, etc. Si un homme ne renonce pas à la jouissance du monde, il ne peut progresser dans la prière ; ce qui suppose qu’il cultive la patience, l’esprit de pauvreté, de détachement, l’amour du silence, qui le mèneront du repentir à la pureté de l’âme et à l’humilité. Alors peut s’éveiller, sous la motion de l’Esprit Saint, la sensibilité spirituelle qu’accompagnent le don des larmes et la chaleur du coeur, ouvrant à la perception des réalités divines ainsi que de leur douceur, et ce de manière immédiate et concrète. Alors commence une vie vraiment spirituelle vers le terme du degré psychique ; la prière s’entretient d’elle-même et la pratique des vertus devient naturelle. Les observances sont dépassées dans une liberté nouvelle dans l’Esprit. Mais il ne faut pas vouloir sauter un degré de l’échelle au risque sinon d’une bonne chute ! Vouloir faire l’économie de l’effort ascétique reviendrait, nous dit Saint Grégoire le théologien, à reproduire le péché des premiers parents. Tentation toujours actuelle… Or,  les Mystères sont révélés aux humbles. Plus profonde que la pureté de l’intellect est celle du cœur, car l’intellect est l’un des sens de l’âme,  tandis que le cœur contient tous les sens intérieurs. Si le cœur est pur, tous les sens le seront. Et cette pureté sera stable, ne craignant plus les bourrasques passagères. Cette pureté du cœur conduit à l’expérience de Dieu et au troisième degré, celui de la contemplation. Le cœur pur est miséricordieux envers toute la création, d’une miséricorde qui participe à l’Amour que Dieu est. On sait qu’un homme a atteint cette pureté lorsqu’il voit tous les hommes comme bons, et qu’aucun ne lui paraît impur et souillé ! Tout se résume dès lors à l’amour de Dieu et des hommes ainsi que de toute créature visible et invisible. En fait, la miséricorde est l’œil même avec lequel nous voyons Dieu !

Il arrive cependant encore à ce stade que celui-ci permette , dans un but pédagogique,  la survenue de moments de désolation, voire de déréliction. C’est alors que le recours à un maître spirituel s’avère précieux quand il est possible d’en trouver un ! Ces épreuves ne durent toutefois qu’un temps, et la persévérance est récompensée par l’accès à la prière pure, exempte de distractions, parce que l’intellect de l’homme adhère spontanément et avec force désormais aux mouvements profonds de son cœur.

 

Le degré spirituel

 

Ce dernier degré est au-delà de la prière active telle qu’on la conçoit en général : il est celui de la communion, de la vision divine, de la contemplation. Au-delà des mouvements de la langue et du cœur, c’est l’entrée dans la chambre du trésor, nous confie Saint Isaac d’après, manifestement, son expérience personnelle quoiqu’il s’en défende par humilité. L’âme, qui était active avec la coopération de la grâce, entre dans un état passif sous la motion de l’Esprit : elle est ravie dans l’émerveillement. L’esprit est enfin vitalement uni à l’action incréée de Dieu comme le cristal est illuminé par le soleil, et la contemplation de sa gloire est alors rendue possible comme participation à la grâce divine. Dieu peut à ce stade pénétrer le vouloir de l’homme de son feu incréé, et l’action de l’homme devient véritablement divino-humaine.  La contemplation est la découverte de Dieu dans le miroir de l’âme . L’énergie divine qui pénètre l’âme est miséricorde, elle est l’amour dont Dieu aime le monde et qu’il nous communique librement, la grâce étant libre don de sa part. Le paradis est l’amour de Dieu qu’Adam perdit par sa chute,  et qui nous est rendu quand on se nourrit du pain d’amour qui est le Christ. L’amour du prochain ne s’exerce plus alors par l’aumône mais par une prière continuelle et féconde pour le monde entier, ainsi que par la parole qui conseille et soutient (rôle du Père spirituel).

 

Les expériences décrites jusqu’ici par Isaac sont nécessairement transitoires ici-bas ; mais il nous laisse entrevoir, au terme du voyage, l’état de prière constante qui en constitue le sommet : « Désormais sa prière ne connaît plus d’interruption , mais constamment, même lorsqu’il semble prendre son repos, elle se célèbre secrètement en lui…Les mouvements d’un cœur et d’un esprit purifiés sont des voix paisibles qui chantent dans le secret des psaumes à l’Invisible. »

 

 

Notes tirées des conférences du P . Placide et de l’introduction à sa traduction des Discours Acétiques de Saint Isaac le Syrien par J.M. Sonnier

 

 

 

 

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Publié dans Pères de l'Eglise

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