LE CHRISTIANISME INTÉRIEUR,suite et fin.
1918
Les mystères de Dieu ne sont accessibles qu’à ceux qui ont retrouvé la vue par la foi
La différence entre le monachisme occidental et le monachisme oriental. Dans le monachisme oriental se cache le mystère de la fin.
Le monachisme occidental s’est également précipité vers la gloire de la résurrection, mais par une autre voie, extérieure et matérielle. Il a connu une autre expérience, une autre évolution. Il a l’expérience des débuts du Christianisme, des champs de Galilée et des lis en fleurs (Voir François d’Assise et d’autres). Il s’est avancé charnellement à la suite du Christ. Rappelons-nous l’élan dynamique (et extérieur) des croisés dans les champs de Galilée pour libérer la Terre Sainte des ennemis (extérieurs). Rappelons-nous leur combat contre l’antéchrist (extérieur). Ce sont là les lignes fondamentales du monachisme occidental et de son activité. Elles restent essentielles pour lui jusqu’à ce jour.
Dans sa croissance spirituelle, le monachisme occidental s’est arrêté à la ferveur amoureuse, à l’extérieur et au superficiel. Il s’est figé là, dans la jeunesse et la fraîcheur de ses jeunes forces.
Il ne s’est pas développé (et ne l’a pas pu) au-delà de la jeunesse. Les peuples occidentaux, immatures par l’âge, ont reçu le Christianisme au niveau de la ferveur amoureuse, extérieure. Mais toute la gloire de la fille du Roi est au-dedans (Ps.44,11). La gloire intérieure n’a pas été reçue par les peuples d’Occident. C’est pourquoi ils se sont tellement languis de cette beauté intérieure et céleste, et cette langueur s’est exprimée dans le gothique de leurs églises.
L’art architectural des églises n’est pas le fruit du hasard, il trahit le mystère intérieur du peuple qui les édifie, de l’âme qui les conçoit. Le gothique, c’est la recherche de Dieu dans les cieux, c’est la langueur d’une âme tendue vers le ciel, qui crie et cherche la vie intérieure. Le gothique, c’est la faim de l’âme, ce sont les bras tendus vers le haut qui supplient, cherchant là-haut ce qu’ils ne trouvent pas ici, sur la terre. Le gothique reflète cette particularité essentielle de l’expérience religieuse de l’Occident et de son monachisme.
Tout autre est l’expérience religieuse du Christianisme oriental et du monachisme oriental. Il ne connaît pas l’élan vers les cieux. Ses églises ignorent le gothique. Elles se tiennent fermement sur la terre, car le ciel et la terre ne sont pas séparés : il n’y a pas de langueur pour le ciel. L’architecture orientale exprime pleinement l’expérience intérieure de l’Eglise d’Orient et de son monachisme. En Orient, on possède ce que l’on cherche ; en Occident, on cherche Dieu dans les cieux dans cet élan vers le haut. En Orient, on rejette ce monde et on séjourne dans le monde céleste ; en Occident, on confirme ce monde et on cherche le monde à venir. En Orient, c’est la prière théophore du coeur et la calme joie de l’acquisition ; en Occident, ce sont les sentiments exaltés du coeur qui tournent à la langueur d’une quête tendue vers le haut.
Le monachisme oriental est intérieur et contemplatif. Son âge est celui des siècles aux cheveux blancs. Il est l’enfant des peuples anciens, l’âge de la contemplation de la fin. L’expérience du monachisme orthodoxe est l’expérience divine de la fin, l’expérience de cette fin corruptible de l’existence extérieure, pécheresse et mortelle. A cette expérience de la fin est étroitement liée l’expérience majestueuse et lumineuse du début d’une vie théophore, l’expérience de l’apparition de Dieu dans la chair, l’expérience de l’impression dans l’homme de l’image immortelle et ineffable de la gloire du Dieu-Homme, de la Face du Christ.
Le destin définitif de l’humanité chrétienne, et par là même le destin du monde entier, est lié indissolublement au destin du monachisme d’Orient. Le mystère de la fin et des derniers temps est caché dans le monachisme d’Orient, dans le monachisme orthodoxe, et en lui seul. Quand ce monachisme disparaîtra, le Christianisme disparaîtra, et avec lui le monde extérieur.
