Lâcher prise ou se remettre dans les mains de Dieu ?
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Lâcher prise ou se remettre dans les mains de Dieu ?
Lâcher prise ou se remettre dans les mains de Dieu ?
Si le « lâcher-prise » est aujourd’hui une expression à la mode, elle n’a souvent que peu à voir avec l’attitude d’abandon à Dieu
L’expression est dans l’air du temps. Envahissante, elle résonne comme un slogan repris à l’envi par certains psys, mais aussi par nombre de coachs et de gourous qui se disent spécialistes en développement personnel. Elle fait aussi florès chez nombre de directeurs spirituels autoproclamés.
Car l’heure n’est plus au volontarisme du « Serrez les dents, les mains, les poings » : « Lâchez prise », enjoint-on plutôt à ceux qui s’enlisent et craignent de perdre pied, qui se sentent abandonnés de tous et de Dieu lui-même, qui cherchent à se défendre contre les agressions extérieures, qui sentent monter en eux un intense désarroi, ou qui, dans la détresse la plus profonde, ne tiennent plus.
Donc, « Cessez de vous cramponner, de vous raidir ! » « Acceptez-vous comme vous êtes… » « Acceptez de ne pas tout maîtriser ! » « Laissez-vous aller, soyez cool… » « Ce n’est pas vous qui sauverez le monde, l’entreprise, les autres », ou encore : « Lâchez tout. Quand vous toucherez le fond, vous trouverez la force de rebondir. »
Des auteurs – tel Guy Finley, qui a produit toute une déclinaison de livres sur le sujet – font fortune avec ce nouveau mot d’ordre généralisé, clé de la réussite et du bonheur. Surfer sur Internet est également très instructif, comme sont révélateurs ces récits autobiographiques ou ces interviews relatant comment tel ou tel a compris qu’il suffisait de « lâcher prise » pour éprouver « une nouvelle tranquillité d’âme ».
"La justification thérapeutique de l’indifférence ?"
« Le lâcher-prise est la justification thérapeutique de l’indifférence en laquelle se complaît l’individu d’aujourd’hui, prévient le P. Robert Scholtus, supérieur du séminaire des Carmes, dans un remarquable petit essai sur le sujet (1). Il lâche prise comme on tombe en sommeil, sombrant à l’intérieur de lui-même, se nourrissant de sa propre vacuité, déjà mort sans qu’il le sache. »
Assimilant ce qu’on appelle aujourd’hui le lâcher-prise à de « l’hygiénisme psychologique » et à de la « technique mentale assistée par coach », le P. Scholtus ajoute : « Le discours du lâcher-prise parle la langue de notre temps. Bonus non négligeable, les croyants y reconnaîtront les accents évangéliques du “Qui perd sa vie la sauvera” et les initiés croiront entendre les aphorismes du Tao. La plus grande réussite des théoriciens du lâcher-prise est de faire croire à ceux qui se mettent à leur école qu’ils sont en train de devenir d’authentiques mystiques et d’atteindre au détachement suprême. »
Entre volonté et abandon, la contradiction n’est qu’apparente
À la veille de sa mort, quand elle doit faire face au déferlement du doute et au silence de Dieu, Thérèse de l’Enfant-Jésus, qui inventa la « petite voie » qui est « le chemin de la confiance et du total abandon », a toujours voulu croire, si épaisse que fût sa nuit, qu’elle n’y était pas seule. Comme le Christ à Gethsémani. Et ce « vouloir croire » l’a tenue vive au moment où sa foi était durement meurtrie. Dans la logique chrétienne, entre volonté et abandon, la contradiction n’est donc qu’apparente.
Le cheminement intérieur de Charles de Foucauld, dont la « prière d’abandon » est reprise par de nombreux chrétiens, est également source d’enseignement. Longtemps, lui qui désirait tellement imiter Jésus, fut assailli de rêves de grandeur. Longtemps aussi, il s’accrocha à l’espoir que d’autres viendraient prendre sa relève. Ce n’est que malade et réduit à l’impuissance qu’il accepta humblement d’avoir besoin des autres.
L’abandon ne dispense ni d’efforts, ni d’engagements
Nombreux sont également ceux qui témoignent, par leurs écrits ou leur vie, qu’il n’y a pas d’abandon sans combat, pour lequel et dans lequel on se laisse désarmer. Ou à l’inverse, pas de combat sans abandon. Les Lettres et notes de captivité du pasteur Dietrich Bonhoeffer, exécuté par les nazis en 1945, montrent qu’il apprit à s’abandonner entre les mains du Père, sans jamais céder au fatalisme, sans renoncer ni à prier pour sa libération ni à se préoccuper de l’avenir de la foi et de l’Église (2).
La leçon sur « le courage de l’abandon », donnée en novembre 2002 par le P. Joseph Caillot à l’Institut catholique de Paris, permet elle aussi de saisir en profondeur ce qu’est l’abandon spirituel quand tout semble perdu. Ce propos était en réalité une leçon d’adieu du théologien eudiste, dictée par l’avancée inexorable de la grave maladie neurodégénérative qui l’avait atteint, la maladie de Charcot. Il en avait d’abord précisé le titre, se référant à la conduite de Jésus lui-même, « lequel a su affronter jusqu’au bout la souffrance et la mort avec toute la détermination de sa liberté filiale, au moment où allait basculer son existence ».
"Tenir bon, consentir..., rester branché sur la Parole"
Reprenant les mots de Paul (1 Co 13, 8), le théologien prématurément disparu affirmait alors : « Si l’amour ne tombe jamais à terre, s’il est fort comme la mort, et même, nous le croyons, plus fort que la mort, il constitue du même coup la seule voie royale qui nous reste quand tout semble perdu. Le courage de l’abandon s’éprouve alors non pas comme un geste volontariste, mais comme un mouvement interne à un don qui le précède. »
Martine DE SAUTO
(1) Faut-il lâcher prise ? Splendeurs et misères de l’abandon spirituel, de Robert Scholtus (Bayard, coll. « Christus », 150 p., 13 €).
(2) Lettres et notes rassemblées sous le titre Résistance et soumission (Labor et Fides 2006).
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