Etty Hillesum, un long dialogue avec Dieu
Etty Hillesum, un long dialogue avec Dieu
La jeune juive d’Amsterdam, morte à Auschwitz en 1943, a laissé un bouleversant témoignage d’amour de Dieu, de la vie et de l’humanité. Les éditions du Seuil publient l’intégralité de ses écrits
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Lorsque l’on parle d’elle, c’est souvent avec pudeur, à mots simples et mesurés, sur le ton de la confidence. D’Etty Hillesum, on sait pourtant peu de chose. Quelques éléments biographiques. Et ce que ses écrits permettent d’entrevoir de sa personnalité : une intelligence d’une rare acuité, un total esprit de liberté, un formidable désir de vivre « au dehors comme au dedans ». D’elle, on connaît cependant l’essentiel : la force d’une foi inébranlable dans la vie, l’humanité, et en Dieu, en dépit de l’étau de haine qui a enserré son pays et son peuple.
C’est pour clarifier ses pensées et dompter ses démons intérieurs qu’Etty Hillesum a entrepris d’écrire son journal. D’une nature « trop sensuelle et trop possessive », elle était alors psychiquement instable, alternant moments d’euphorie et graves crises d’abattement. Sa vie sentimentale était également assez mouvementée. Ses pensées filaient en tous sens et son imagination s’emballait à la moindre occasion. Mais en février 1941, elle a fait une rencontre décisive. Celle de Julius Spier, juif berlinois réfugié à Amsterdam, disciple de Jung et psychothérapeute hors norme, qu’elle a décidé de consulter pour qu’il l’aide « à se sentir bien dans sa peau ».
Ces deux êtres vont flamber au contact l’un de l’autre, ce qui n’ira pas sans souffrance, car Spier a promis fidélité à Herta, réfugiée à Londres… Sur le front des événements, Etty cherche aussi à harmoniser les pensées contradictoires qui surgissent en elle et travaille à se délivrer de la haine qui par moments s’empare d’elle. Souvent, « petit champ de bataille où se vident les querelles et les questions posées par son époque », elle se trouve réduite à un nœud d’angoisses et assaillie de terribles migraines. Mais elle avance, maniant l’humour, faisant le tri dans son chaos intérieur, trouvant aussi auprès de Julius Spier l’apaisement dont elle a besoin. Et puis, au cœur de ce combat, il lui arrive de s’agenouiller. Une première fois, « sur le rude tapis de sisal d’une salle de bains un peu fouillis ». Puis de plus en plus souvent « courbée par une volonté plus forte que la mienne », guidée «par une urgence intérieure».
« Il y a en moi un puits très profond. Et dans ce puits, il y a Dieu »
« Il y a en moi un puits très profond. Et dans ce puits, il y a Dieu », avait-elle écrit le 26 août, ajoutant aussitôt que « des pierres et des gravats obstruent ce puits, et Dieu est enseveli. »
La seconde année d’occupation allemande sera plus menaçante. Alors que la terreur nazie ne cesse de s’accroître, Etty travaille sans relâche sur elle-même, attentive à tout ce qu’elle vit, et apprend à accueillir avec simplicité et gratitude la beauté de cette vie. Sa relation avec Spier s’est intensifiée, mais aussi épurée, devenue respectueuse de la liberté de l’autre, et bientôt indestructible.
Spier, qu’elle appellera « l’accoucheur de son âme », l’a ouverte à l’amour de Dieu. Ce double amour va l’ouvrir à l’amour des autres. Si elle se retire dans le silence quand elle le peut, recherche la compagnie de ceux qui « peuplent sa vie » – Michel-Ange et Léonard de Vinci, Dostoïevski, Tosltoï, et Rilke, saint Augustin et les Évangélistes – et poursuit sa conversation avec celui qu’elle tutoie désormais à l’intérieur d’elle-même, elle scrute avec la même intensité, et une grande lucidité, la réalité. « Je ne me sauve devant rien, écrit-elle le 26 mai 1942, je cherche à comprendre et à disséquer les pires exactions, j’essaie toujours de retrouver la trace de l’homme dans sa nudité, sa fragilité, de cet homme si souvent introuvable. Enseveli parmi les ruines monstrueuses de ses actes absurdes. »
Sa capacité d’émerveillement son amour pour la vie, les humains et Dieu
La veille, elle a écrit : « Tout mon être est en train de se métamorphoser en une grande prière pour lui. Et pourquoi seulement pour lui ? Pourquoi pas pour tous les autres ? » Le 12 juillet 1942, alors que, en écoutant la BBC, elle a compris la réalité du processus d’extermination des juifs, elle formulera sa très belle prière du dimanche matin. Son souci de donner un abri de fortune à Dieu au cœur de chaque cœur humain est désormais le centre de sa foi et de ses préoccupations, et ne fera que grandir.
Le 15 juillet 1942, elle entre avec réticence et même répugnance au Conseil juif. Au début du mois d’août, « petit fragment du destin de masse », elle se rend comme volontaire pour la première fois au camp de Westerbork. Plus que jamais, il lui faut vivre pour les autres. Elle porte à tous ceux qui l’entourent une attention pleine de tendresse, sans rien abandonner de sa curiosité intellectuelle (elle a emporté avec elle des livres de ses auteurs préférés, mais aussi le Coran et le Talmud), de sa capacité d’émerveillement et de son amour pour la vie, les humains, et Dieu.
« Etty est devenue parole de Dieu à Auschwitz »
À la dernière page de son journal, elle écrira encore quelques mots inoubliables : « J’ai rompu mon corps comme le pain et l’ai partagé entre les hommes. Et pourquoi pas ? Car ils étaient affamés et sortaient de longues privations », avant de s’écrier enfin : « On voudrait être un baume versé sur tant de plaies. » Les ultimes lignes qu’elle prendra le temps de griffonner sur une carte avant de la jeter du train qui l’emportera vers Auschwitz commencent ainsi : « J’ouvre la Bible au hasard et trouve ceci : ‘‘Le Seigneur est ma chambre haute’’. »
Une fois entendue, la voix si singulière d’Etty ne peut laisser personne indifférent. « Elle a atteint la perfection de la charité, qui l’a conduite à donner sa vie pour les autres », s’émerveille le P. Dominique Sterckx, carme, qui a commenté huit de ses prières. « Sa voix haute et claire hors de cendres semées dans la nuit d’Auschwitz nous apporte un message d’amour à la fois humain et divin, un cri de fidélité inconditionnelle à la vie crânement assumée envers et contre tout », confie avec grande émotion l’écrivain Claude Vigée.
« Nous devons nous demander ce que Dieu nous dit de lui-même à travers elle, et de sa présence aux hommes dans cet abîme de l’histoire qu’est la Shoah », avance Ingmar Granstedt, qui lui a consacré un livre. « Etty est devenue parole de Dieu à Auschwitz », ajoute-t-il.
Marrtine DE SAUTO
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