L’orthodoxie russe : une tradition à l’épreuve de la modernité
Cet ouvrage a été rédigé à partir d’une Journée d’études qui s’est tenue le 9 juin 2007 au Centre d’études théologiques de Caen (antenne de la Faculté de théologie et de sciences religieuses de l’Institut catholique de Paris), en collaboration avec le Département d’Études slaves de l’Université de Caen-Basse-Normandie et l’équipe de recherche REGENS (aujourd’hui ERLIS) de la même Université. Cette journée entamait une collaboration que l’on peut espérer fructueuse entre les théologiens du Centre d’études théologiques et les chercheurs de l’équipe ERLIS. Elle s’est poursuivie par un colloque international sur l’immaculisme qui s’est tenu à la MRSH de l’Université de Caen du 31 janvier au 2 février 2008. En 2009 est projeté un colloque sur le Cantique des Cantiques.
Le sujet abordé « l’orthodoxie russe : une tradition à l’épreuve de la modernité » a été d’une grande acuité tout au long du XXe siècle. En effet, l’orthodoxie russe, porteuse d’une tradition multiséculaire, s’est trouvée confrontée au début du XXe siècle d’une désaffectation d’une bonne partie de l’intelligentsia et du peuple. Plusieurs réponses ou remèdes ont dès lors été cherchés intensément à travers la préparation d’un Concile qui ne put se réunir paradoxalement qu’après la révolution de 1917, retour aux racines orthodoxes et mea-culpa de certains intellectuels, notamment dans le recueil Les Jalons (1909), recherche d’une vie plus spirituelle et renouveau eucharistique avec par exemple le père Jean Sergueev à Cronstadt.
La révolution russe de 1917 imposa à l’Église orthodoxe russe un nouveau défi : la survie face à l’athéisme militant et aux persécutions. Enfin, la chute du régime soviétique et la libéralisation religieuse l’a confrontée encore à une nouvelle série de questions, relevant cette fois-ci parfois du post-modernisme : comment évangéliser une population qui a perdu tous ses repères, comment reconstruire la vie religieuse, quelles réponses apporter aux questions sociales qui bouleversent cette même population à la fois dans son corps et dans son âme, à quelle place la culture orthodoxe peut-elle encore prétendre dans le monde d’aujourd’hui ?
Ce recueil, sans être exhaustif, s’efforcera de répondre à bon nombre de ces questions. Nous nous intéresserons d’abord au devenir d’un élément emblématique de l’orthodoxie russe : l’icône. Nous aborderons ensuite les répercussions dans le russe moderne de la langue liturgique, le slavon. Nous découvrirons également l’histoire d’une paroisse moscovite, le culte des martyrs de l’époque soviétique, la conception sociale de l’Église orthodoxe russe en terminerant par une figure contemporaine, Élisabeth Behr-Sigel qui a intégré la tradition russe pour lui donner un sens dans l’Occident d’aujourd’hui.
Le père Nicolas Courtois part du concile de Nicée II (787) qui définit le statut des images et de leur culte pour rechercher le fondement théologique de l’icône. Le décret nicéen invoque comme principal argument la fidélité des images et de leur culte à la tradition de l’Eglise. Référées à cette tradition, les images se trouvent liées à la question christologique : c’est l’incarnation du Verbe de Dieu qui rompt l’interdiction posée par l’Ancien Testament concernant l’image du Dieu invisible. On peut représenter Dieu incarné, apparu sur la terre dans la chair. L’icône donne à voir, à travers la représentation du Christ, la trace de l’invisible, de la même manière que les apôtres ont pu voir le Christ dans son humanité transfigurée. En plus elle élève celui qui la vénère à l’amour de celui qui est représenté : « Quiconque vénère une image, vénère en elle la réalité qui y est représentée… ». Ainsi, l’icône dans son fondement théologique, garde toute son actualité.
Après avoir évoqué les représentations de l’« hospitalité d’Abraham » dans l’art chrétien d’Occident (à partir du V° siècle), d’Orient, dans l’art juif et l’art musulman, Michel Niqueux montre l’originalité de la célèbre icône de la Trinité de Rubliov (début du XVe siècle) et présente les diverses interprétations relatives à la nature des trois anges, en concluant sur la postérité du motif trinitaire dans l’art russe contemporain (Petrov-Vodkine, Filonov, Chagal).
Nikita Struve évoque la figure de sœur Jeanne (Julie Reitlinger, 1889, Saint Pétersbourg – 1988, Tachkent), au sujet de laquelle il a récemment publié un album en russe. Fille spirituelle du père Serge Boulgakov, sœur Jeanne était une personnalité lumineuse, comme en ont témoigné, ceux qui l’ont connue dans les dernières années de sa vie à Tachkent. Elle n’a pas ignoré l’art de son temps, puisqu’elle a été l’élève de Maurice Denis, mais elle aussi su puiser aux sources de la peinture d’icône. Son œuvre, empreinte de liberté, caractérisée par une grande richesse de couleurs, et toujours d’un goût parfait, font d’elle « l’un des plus grandes iconographes du XXe siècle ».
Irène Semenoff-Tian-Chansky-Baïdine traite du culte des icônes mariales qui a subsisté à l’époque soviétique et revient en force dans la Russie post-soviétique, constituant sans doute l’un des premiers degrés d’adhésion à l’Église orthodoxe. Paradoxalement, alors qu’il est enraciné dans une tradition très ancienne, il a su répondre aux conditions de la modernité peut-être mieux que tout autre élément du culte orthodoxe. Mais existant souvent en dehors de toute pratique religieuse ou catéchèse par ailleurs, il court parfois le risque de se transformer d’un culte rendu à la Mère de Dieu, en une pratique quasiment magique liée à tel ou tel objet. D’autre part, les icônes de la Mère de Dieu participent de diverses façons à la construction d’un mythe national : la Russie — apanage de la Mère de Dieu.
Rémi Camus nous parle de la vitalité du slavon dans le russe contemporain. C’est en slavon, langue de la liturgie orthodoxe slave, que sont rédigées les inscriptions figurant sur les icônes, suivant les normes variables que connaît cet idiome sacré d’origine sud-slave. Plus ou moins hellénisé, influencé par les vernaculaires (russe, serbe, macédonien...), il intègre à l’image [eikon] l’exploit des premiers apôtres des Slaves. Et c’est ce même slavon qui s’invite dans les textes les plus prosaïques du russe moderne. Figements, archaïsmes ou éléments de composition de néologismes, formules : parmi les nombreux slavonismes opérant dans la grammaire russe, certains ne sont pas sans rapport avec ce que décrivent les spécialistes de la théologie de l’icône.
Le père Stephen Headley nous plonge dans la vie de la paroisse Saint-Nicolas-de-Klenniki à Moscou. Il revient sur le passé, qui aujourd’hui fonde l’identité de la paroisse. Saint-Nicolas-de-Klenniki était justement une paroisse qui au début du XXe siècle et jusqu’à la révolution, s’efforçait sous l’impulsion de son recteur, le starets Alexis Metchëv, de répondre au défi de la modernité par une recherche d’une vie plus spirituelle, plus ascétique, plus fraternelle. Elle conserva la même orientation jusqu’à sa fermeture forcée en 1932. Rouverte depuis 1991, elle s’efforce aujourd’hui de retrouver le même esprit.
Kathy Rousselet évoque la place qu’occupe aujourd’hui les nouveaux martyrs de l’Église orthodoxe russe : prêtres ou laïcs disparus dans les grandes répressions de l’époque soviétique. Elle examine l’ensemble du processus complexe de canonisation qui a permis de reconnaître ces martyrs, elle s’attache ensuite à ce que le martyr représente : exemple religieux, mais aussi national. Cependant, leur culte reste relativement modeste : ils ne font pas encore partie de la mémoire collective. Du reste ces martyrs « renvoient à une histoire que l’on ne souhaite pas pleinement comprendre » suivant l’expression de l’auteur.
Irène Semenoff-Tian-Chansky-Baïdine aborde la conception sociale que l’Église orthodoxe russe s’est forgée plus ou moins clairement depuis 2000. L’Église orthodoxe russe a adopté des textes officiels fondamentaux sur ses relations au pouvoir, à la politique, à la nation. Elle s’est également prononcée sur l’économie et sur toutes les grandes questions d’éthique familiale, médicale, sexuelle. Ces textes, et en particulier la Conception sociale adoptée en 2000, constituent une importante réflexion, ils ne coïncident cependant pas entièrement avec la pratique par ailleurs élaborée par l’Église orthodoxe russe et ne saurait non plus enfermer l’attitude des orthodoxes face au social.
Enfin, Olga Lossky évoque la figure remarquable d’Elisabeth Behr-Sigel (1907-2005). Cette intellectuelle animée d’une foi profonde a contribué jusqu’à sa mort en 2005 à faire de l’Orthodoxie une réalité vécue en Occident et à l’inscrire dans le dialogue avec les autres confessions chrétiennes. Élisabeth Behr-Sigel est l’une des figures qui a œuvré pour l’évolution de la Tradition orthodoxe telle que les émigrés l’ont apportée de Russie, afin de la rendre signifiante dans le monde occidental contemporain.
Père Nicolas COURTOIS
Irène SEMENOFF-TIAN-CHANSKY-BAÏDINE