L’héritage de l’herméneutique orthodoxe

Publié le par Père Jean-Pierre

L’héritage de l’herméneutique orthodoxe

  John Breck
Enseignant à l’Institut de Théologie orthodoxe Saint-Serge (Paris)
Enseignant à la Saint-Vladimir’s Orthodox Theological Seminary (New-York)

« De l’Église ancienne aux traditions confessionnelles »… [1]

Cette formule laisse les chrétiens orthodoxes quelque peu perplexes. À leurs yeux, il existe une continuité absolue entre l’Église ancienne et la vie actuelle de l’Église. L’expression « traditions confessionnelles » présuppose les divisions ecclésiales - au niveau de la foi et de la pratique - qui, dans l’Occident chrétien, remontent à la Réforme protestante du XVIe siècle. Malgré les importantes ruptures qui ont marqué l’histoire de l’Église orientale (par exemple, la séparation, au Ve siècle, des Églises non-chalcédoniennes, ou le schisme des Vieux-Croyants au XVIIe), l’unité de foi parmi les chrétiens orthodoxes a été conservée à tel point que la notion même de différentes « traditions confessionnelles » n’a jamais trouvé place dans la conscience orthodoxe. Pour les chrétiens orthodoxes, leur Église est celle de Jésus-Christ et des Apôtres. Elle est le Corps universel du Christ, une réalité « théandrique », ou divino-humaine, qui comprend la totalité de la communion des saints, vivants et défunts. La continuité totale entre l’Église apostolique et l’Église d’aujourd’hui est assurée précisément par cette unité de foi, fondée sur la personne de Jésus-Christ, exprimée de façon normative dans le canon des Écritures Saintes, et préservée à travers les siècles par l’Esprit Saint agissant dans et par la Tradition ecclésiale.

Cette vision de l’Église comprend une approche très particulière de la lecture biblique, que celle-ci soit entreprise par des exégètes professionnels ou par tout membre du Corps ecclésial. L’approche orthodoxe des Écritures Saintes découle de l’approche herméneutique, c’est-à-dire de la démarche d’interprétation développée par les Pères de l’Église ancienne, surtout ceux de tradition orientale, les Grecs et les Syriaques. Les méthodes exégétiques actuellement mises en œuvre par les chercheurs bibliques orthodoxes vont naturellement inclure un certain recours à la critique littéraire, historique, et bien d’autres approches généralement attribuées à l’exégèse scientifique occidentale. Ces approches seront néanmoins modifiées et complétées par certaines méthodes élaborées au cours de la période patristique, afin de discerner à travers le texte des Écritures la Parole que Dieu adresse à l’Église et au monde dans l’histoire et aujourd’hui.

Le but principal de l’interprétation biblique orthodoxe est d’acquérir une theôria particulière, une « vision » inspirée de la Vérité ou de l’ultime réel, divin, afin de servir l’œuvre de Dieu pour le salut de l’homme. Cela demande un passage du sens littéral et historique du texte biblique à un sens plus profond, plus riche, que l’on nomme le sensus plenior ou le sens spirituel de la Bible. L’exégèse, donc, bien qu’elle nécessite une méthode scientifique, est proprement conçue comme une diakonia, une fonction du ministère de l’Église, entreprise, selon l’expression de la liturgie eucharistique, « pour la vie du monde et pour son salut ».

Comment donc parler d’« héritages et de ruptures en milieu orthodoxe » ?

En dépit de cette vision idéale du rôle de l’interprétation biblique dans la vie de l’Église, il faut noter d’abord la difficulté éprouvée par les chrétiens orthodoxes à rester fidèles à cette vision. Pendant des siècles, la plupart d’entre eux n’ont pu maintenir le niveau de lecture biblique le plus élémentaire, provoquant ainsi une importante rupture entre la source première de la Révélation chrétienne et la vie quotidienne des fidèles. Très souvent, cette fracture a tenu au fait qu’on ait attribué, par erreur, plus d’importance à la doctrine des Pères de l’Église qu’au témoignage biblique lui-même. Nos fidèles, et même certains de nos théologiens, ont eu ou ont encore tendance à oublier que le but principal des Pères était précisément d’interpréter les Écritures ! À une certaine époque, le problème parmi les fidèles était dû en partie au grand nombre d’illettrés - d’où l’importance, dans le culte chrétien, des icônes et de la liturgie comme moyens de transmettre, à travers les images et les rites, les éléments les plus fondamentaux de la foi. En revanche, au cours du XXe siècle, la négligence des Écritures parmi les chrétiens orthodoxes a dépendu principalement du fait que la grande majorité d’entre eux vivait sous le joug du communisme, où les Bibles étaient interdites et leur lecture souvent sanctionnée.

Par la grâce de Dieu, un renversement important de cette tendance est en cours dans l’orthodoxie contemporaine. Dans un grand nombre d’écoles de théologie et de paroisses des pays traditionnellement orthodoxes, aussi bien que dans certaines régions où l’orthodoxie s’est plus récemment implantée, on est en train de redécouvrir les Écritures Saintes et on développe des cours et des programmes d’études bibliques qui enrichissent déjà nos étudiants et nos paroissiens.

Le but de ce renouveau est un retour aux principes herméneutiques établis par les théologiens de l’Église ancienne, tout en prenant en compte les découvertes pertinentes de l’approche scientifique moderne, y compris la critique historique et la nouvelle critique littéraire (interprétation narrative, analyse structurelle et rhétorique, etc.). Bref, les chercheurs bibliques orthodoxes, avec bon nombre de catholiques romains et de protestants, s’emploient actuellement, dans un effort de collaboration, à redécouvrir, au service de la conscience contemporaine, la valeur des méthodes et des interprétations des anciens Pères de l’Église.

A suivre  .......

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