P.Lev Gillet,Méditations....
« Je vous laisse ma paix. Je vous donne ma paix » (Jn 14,27). Jésus donne sa paix. Il ne la prête pas. Il ne la reprend pas. La paix qui est en Jésus (« ma » paix) devient la possession définitive des disciples. Je puis, au début de chaque jour, m’établir dans la paix de Jésus, quelles que soient les alarmes que ce jour apporte.
Le Sauveur donne à ses disciples sa paix au moment même où il va entrer dans sa Passion. C’est devant la vision de la souffrance, de la mort immédiates qu’il proclame et communique sa paix. Si Jésus, à cette minute, demeure le maître de la paix, la force de cette paix n’abandonnera pas le disciple dans de moindres orages.
« Mais moi je vous dis de ne pas résister au méchant » (Mt 5,39). Parole scandaleuse et folle aux yeux des hommes, et non seulement de ceux qui ne croient pas. La joue gauche qu’il faut tendre à qui frappe la joue droite, le manteau qu’il faut laisser à qui prend notre tunique, les deux mille pas à faire avec celui qui nous contraint à en faire mille, la bénédiction à prononcer sur quiconque nous maudit, quel accueil ces préceptes trouvent-ils là même où ils devraient être le mieux reçus et compris ? La voie de l’amour de l’ennemi dans le domaine de la vie des nation. comme dans celui de la vie personnelle, l’a-t-on profondément explorée ? « Vous ne savez de quel esprit vous êtes... » (Lc 9,55).
Non-résistance évangélique. Le choix n’est pas entre combattre et ne pas combattre, mais entre combattre et souffrir, - et, par la souffrance, vaincre. Les combats procurent des victoires apparentes, lesquelles ne sont que vanité et illusion, puisque Jésus est la réalité suprême. La souffrance du non-résistant proclame cette réalité suprême de Jésus. Elle est ainsi la vraie victoire. « Cela suffit «, dit Jésus, lorsque ses disciples lui présentent deux épées (Lc 22,38). Les disciples n’avaient pas compris le sens de cette autre parole : « Que celui qui n’a point d’épée vende son vêtement et en achète une » (Lc 22,36). Jésus avait voulu dire : il y a des temps où il faut sacrifier même ce qui semble le plus nécessaire, afin de concentrer notre vigilance sur les assauts du Mauvais. Mais la défense et l’attaque sont toutes deux spirituelles.
Jésus va au devant de la troupe qui, avec des flambeaux et des armes, veut se saisir de lui (Jn 18,4). Il va librement, spontanément, vers sa Passion. Jésus guérit le serviteur dont l’épée d’un disciple avait tranché l’oreille droite (Mt 56,51). Non seulement Jésus ne veut pas que ses disciples le défendent par la force – « Laissez, arrêtez », dit-il - mais il répare le mal que le glaive avait causé (Lc 22,51). C’est le seul miracle opéré par Jésus au cours de sa Passion.
La non-résistance dont Jésus donne l’exemple n’est pas acquiescement au mal ou pure passivité. Elle est une réaction positive. Elle est la réponse que l’amour, cet amour que Jésus incarne, oppose aux entreprises des méchante. Le résultat immédiat semble être la victoire du mal. Mais, à la longue, la puissance de cet amour est la plus forte. La Résurrection a suivi la Passion. La non-résistance des martyrs a lassé et fasciné les persécuteurs eux-mêmes. C’est le sang répandu qui a assuré 1a diffusion de l’Évangile. Pacifisme faible et vague ? Non. Flamme brûlante et victorieuse. Si Jésus, à Gethsémani, avait demandé à son Père le secours des douze légions d’anges (Mt 26,53), il n’y aurait eu ni Pâques, ni Pentecôte.
Matin de Pâques. Les femmes qui, à l’aube, se rendent au sépulcre, portant des aromates, se disent entre elles : « Qui nous roulera la pierre ? » Car une pierre, qui est « très grande », obstrue l’entrée du tombeau. Selon tout calcul humain, il est improbable que les femmes puissent atteindre le corps du Seigneur.
Souvent Jésus semble emprisonné dans mon âme et réduit à l’impuissance, comme il l’était dans le sépulcre avant la Résurrection. La lourde pierre de mon péché le maintient en cet état. Combien de fois j’ai désiré voir Jésus se lever en moi, dans sa lumière et dans sa force ! Combien de fois j’ai essayé de rouler la pierre, - mais en vain ! Le poids du péché, le poids de l’habitude étaient trop forts. Je me disais, presque sans espoir : « Qui me roulera la pierre ? »
Les femmes, néanmoins, sont en route vers le tombeau. Leur démarche est un pur acte de foi. Cette foi - cette folie - aura sa récompense. Je dois, moi aussi, persister dans la folle espérance que la pierre sera enlevée.
Mais les femmes allant au tombeau n’ont pas les mains vides. Elles portent les aromates achetées pour l’embaumement du corps de Jésus. Si je désire que la pierre soit ôtée de mon âme, je dois - au moins comme un signe, un gage de ma bonne volonté - apporter quelque chose. Ce sera peut-être très peu, mais ce doit être quelque chose qui me coûte, quelque chose qui soit de la nature d’un sacrifice.
Et voici : les femmes trouvent que la pierre, à l’entrée du sépulcre, a été ôtée. Elle a été ôtée d’une manière qu’elles ne prévoyaient pas. « Il y eut un grand tremblement de terre ; un ange du Seigneur descendit du ciel et vint rouler la pierre ». Pour ôter la pierre, il ne faut rien moins qu’un cataclysme. Il n’eût pas suffi d’une poussée, d’un rajustement partiel. De même, la pierre qui semble immobiliser et paralyser Jésus dans mon âme ne peut être enlevée que par un tremblement de terre, c’est-à-dire par une violente catastrophe intérieure, par un changement radical et total. Il faut qu’une secousse fulgurante m’ébranle. Jésus ne ressuscite en moi que si celui que j’étais cesse d’être, faisant place à l’homme nouveau.
Non une retouche, une mise au point, mais une mort et une naissance.
L’ange fait dire aux disciples que Jésus ressuscité les attend en Galilée. Jésus lui-même renouvelle cet ordre : « Allez dire à mes frères de se rendre en Galilée ; c’est là qu’ils me verront ». Pourquoi ce retour en Galilée ? Jésus veut-il soustraire ses disciples à l’hostilité des Juifs ? Veut-il, après les anxiétés du temps de la Passion, leur assurer des jours de recueillement et de calme ? Peut-être. Mais il y a, semble-t-il, une raison plus profonde.
C’est en Galilée que les disciples avaient rencontré Jésus. C’est là qu’ils avaient entendu l’appel et commencé à suivre le Sauveur. Le souvenir de ces jours devait garder dans leur âme une fraîcheur de printemps. Après les infidélités de la dernière semaine, Jésus voudrait replonger ses disciples dans cette fraîcheur et cette ferveur premières. Il voudrait renouveler en eux l’émotion, la décision de la première rencontre. Dans l’atmosphère galiléenne ranimée par lui, il complétera sa révélation.
Il y a une Galilée dans la vie de chacun de nous - ou, du moins, dans la vie de ceux d’entre nous qui, un jour, ont rencontré le Sauveur et l’ont aimé. Cette Galilée, c’est, dans mon existence, le temps où je suis devenu conscient que Jésus me regardait et m’appelait par mon nom. Depuis lors, bien des années ont pu s’écouler. Ces années ont pu être chargées de péchés sans nombre. Il peut sembler que j’aie oublié Jésus Christ. Cependant, qui a une fois rencontré Jésus ne peut l’oublier. Jésus m’invite à revenir dans la Galilée de mon âme, à faire revivre en moi l’intimité et la ferveur des premiers jours. Là, de nouveau, je le verrai.
Seigneur, je voudrais revenir en Galilée. Mais te retrouverai-je ? Comment puis-je réchauffer mon âme devenue si froide ? Le souvenir de notre Galilée suffira-t-il à recréer l’émotion de notre première rencontre ?
« Il vous précède en Galilée... » Mon enfant, tu n’auras pas à évoquer péniblement ma présence. Je serai fidèle au rendez-vous que je te donne. Je ferai plus que t’attendre dans cette Galilée du souvenir. Voici que je t’y précède, je t’y conduis. Lorsque ton cœur se sera de nouveau fixé en Galilée, celui qui te guide se fera reconnaître de toi. Et il te parlera...
Le Messager orthodoxe
Reproduit de la revue
Le Messager orthodoxe
Le lendemain, Jésus se proposait de partir
pour la Galilée, et il trouve Philippe...
Il y a dans cette phrase quelque chose d’inattendu, d’un peu surprenant. Nous aurions peut-être estimé plus naturel que l’évangéliste écrivît : « Jésus rencontre Philippe ». Mais c’est bien le verbe « trouver », au présent (euriskei), que le texte grec original emploie. Le point de départ de la vocation et de l’apostolat de Philippe consiste dans le fait d’être « trouvé «. Quelles sont les implications spirituelles de ce terme ?
Trouver ne signifie pas rencontrer ou découvrir par aventure. Il est vrai que, par une extension fautive, on emploie quelquefois le verbe dans ce sens : j’ai trouvé un portefeuille, j’ai trouvé quelqu’un sur mon passage. Mais, à strictement parler, trouver signifie rencontrer après une certaine recherche. On cherche et l’on trouve ce qui a été perdu, ou ce dont on pressent ou désire l’existence, ou ce qui correspond d’une manière quelconque à une intention, même lointaine. Le fait de trouver implique une certaine relation, une certaine correspondance entre l’être qui cherche et l’être trouvé. Il y a comme une harmonie pré-établie, comme un rapport spécial et privilégié (quoique non toujours explicite) entre l’agent et l’objet de la trouvaille. L’étymologie exprime bien cette action ou cette situation intentionnelles, à tendance, puisque le verbe français « trouver « dérive du latin populaire tropare, « tourner autour «.
Jésus trouve Philippe, – il me trouve, après avoir longtemps, toujours « tourné autour de nous «, si j’ose dire. Il a cherché chacun de nous bien avant notre naissance, de toute éternité, puisque rien de ce qui a été fait n’a été fait sans lui. Il nous a éternellement enveloppés de son désir et de sa tendresse. Il y a des instants où nous sentons qu’il s’approche de nous (et ces instants existent dans la vie du plus grand criminel, du plus grand pécheur). À ces moments, son intention va se réaliser, sa recherche va devenir trouvaille, – si l’homme ne se referme pas. Tu crois que le Sauveur ne s’est pas occupé particulièrement de toi ? Mais il t’a cherché depuis toujours, depuis ton existence dans la pensée divine. Ne veux-tu pas être trouvé par lui ?
Et cela s’applique aussi bien aux relations entre les hommes. Je puis rencontrer un homme, ou trouver cet homme, ou être trouvé par lui. Dieu fasse que je ne rencontre pas les hommes, mais que je les trouve et sois par eux trouvé ! Une présence humaine nouvelle, même inattendue, même inconnue, ne doit pas être pour nous un accident, mais le terme d’une recherche obscure, tâtonnante : sans savoir qui je vais trouver, je peux désirer trouver, avoir l’intention de trouver, aimer d’avance ceux que je trouverai. Enfin je te trouve ! Ah, depuis si longtemps je t’ai cherché ! Je pose enfin ma main sur toi et je te déclare : bien des hommes et bien des femmes me sont chers – et chacun m’est autrement cher que toi, – mais nul ne m’est plus cher que toi !
Pascal met sur les lèvres de Jésus parlant à l’homme cette phrase merveilleuse : « Tu ne me chercherais pas, si tu ne m’avais trouvé ». Je puis retourner cette phrase : Seigneur, je sens que tu me cherches et, même si je résiste, le fait que tu me cherches me donne un espoir infini, l’espoir que tu me trouveras enfin. Ô mon Sauveur, tu ne me chercherais pas si tu ne m’avais trouvé !
Archimandrite Lev Gillet,
Le Messager orthodoxe, No 32, 1965.
Abraham dit à Dieu : « Ô ! qu’Ismaël
vive devant ta face ! «
L’Ancien Testament décrit plusieurs « contestations » entre Dieu et tel ou tel patriarche, ou tel et tel prophète. C’est ici le cas. Abraham et sa femme Sara sont presque centenaires. Ils sont riches, heureux, Abraham a eu d’Agar un fils, Ismaël, et Dieu a conclu avec eux une alliance. Et voici qu’une parole divine vient troubler leur paix. El Schaddaï, Dieu, apparaît à Abraham. Il lui annonce que Sara aura un fils, Isaac, et qu’avec celui-ci sera établie une nouvelle et perpétuelle alliance. Pourquoi bouleverser ainsi l’ordre des choses ? Tout allait si bien ! Abraham fait à Dieu une réponse aussi évasive (et secrètement négative) que déférente. Sans aucune allusion à Isaac, il s’exclame : « Ô ! qu’Ismaël vive devant ta face ! » – Mais Dieu déclare : « Non... En faveur d’Ismaël, je t’ai entendu : je le bénis, je le ferai croître extrêmement et je ferai de lui un grand peuple. Mais mon alliance, je l’établirai avec Isaac » (cf. Gn 17,20-21).
Il ne s’agit pas de commenter ici cet épisode du point de vue historique, encore moins d’en faire une application aux antagonismes présents entre certains descendants d’Ismaël et certains descendants d’Isaac. Essayons plutôt de dégager du récit biblique une signification actuelle, éternelle – et, pour chacun de nous, personnelle.
Il y a, dans la vie de chaque homme, un Isaac et un Ismaël. Ismaël, c’est notre situation telle qu’elle se présente aujourd’hui. C’est notre existence devant les hommes et devant Dieu, existence peut-être heureuse ou peut-être pénible, peut-être louable ou peut-être blâmable, mais enfin – pour la plupart – tolérable et non sans quelque espérance. Mais voici que Dieu intervient (et peut-être maintes fois) comme un explosif, un briseur d’équilibre, un semeur d’incertitude et d’anxiété. Il nous annonce que cela ne va pas continuer et qu’il nous donnera un enfant indésiré, inattendu, avec lequel il fera de grandes choses. Cet Isaac, c’est quelque nouvelle exigence divine, un changement de programme, un appel à un dépassement variable selon chaque personne, mais d’apparence pénible et même insensée. Notre première réaction est une dérobade. Ah, Seigneur, tout était si bien avec Ismaël ! Pourquoi Ismaël ne pourrait-il pas durer ? Je ne suis plus d’un âge où l’on puisse recommencer, avec ce problématique Isaac. Ah, Seigneur, qu’Ismaël vive devant toi !
Dieu nous répond résolument : « Non ». Il a béni notre Ismaël et tout ce qui était bon dans la vie qui a été la nôtre. Mais, ce qu’il demande de nous maintenant, c’est que nous acceptions – et chaque jour – une vie nouvelle, des tâches nouvelles, la catastrophe et la révolution intérieures, la venue de l’enfant (et, après Isaac, l’enfant de Bethléem). Recevons Isaac. Disons à Dieu : Oui, Seigneur, béni sois-tu pour Ismaël, mais qu’Isaac soit en moi le bienvenu ! Que désormais vive devant toi celui que tu veux que je devienne !
Archimandrite Lev Gillet,
Le Messager orthodoxe, No 42-43, 1968.