Méditation du P.Lev Gillet
J’ai vivement désiré manger cette pâque avec vous
La question de Jésus au maître de la maison : Où est le lieu où je mangerai la pâque ?...(Mc 14,14). Cette question revêt un sens beaucoup plus riche si l’on se réfère au texte grec de saint Marc : Katalyma mou, mon logis, ma salle d’hospitalité. Il y a dans cette question un mélange d’humilité et de commandement. Jésus demande où est « sa « chambre : il la demande avec assurance, avec l’autorité de la possession. Cette chambre est à lui. Il l’a retenue. Mais il a dû l’emprunter à un homme. Jésus réclame mon âme pour y célébrer sa pâque. Car mon âme lui appartient. Mais il accepte de venir comme un hôte, il demande mon hospitalité.
La phrase qui nous montre Jésus se levant pour laver les pieds de ses disciples commence ainsi : Jésus, sachant que le Père avait remis toutes choses entre ses mains...(Jn 13,1). La pleine conscience de l’autorité divine qui lui est départie devient pour Jésus le fondement même d’un acte d’humilité.
Attitude de Simon-Pierre lors du lavement des pieds. Elle indique bien les tentations qui peu. vent assaillir un disciple sincère. Pierre, impulsif, exagère dans deux sens opposés. D’abord il ne veut pas que Jésus le lave. Puis il veut que Jésus lui lave non seulement les pieds, mais la tête. Nous voudrions souvent décider de ce que le Seigneur devrait faire et aussi de la manière dont il devrait le faire. Ce que Jésus désire, c’est que nous nous « laissions faire «. Soumission adorante à ses initiatives, lors même que nous ne les comprenons pas.
Si, imitant Jésus, tu t’agenouilles pour laver es pieds d’un autre, voici que le linge avec lequel tu les a essuyés va devenir pour toi le linge de Véronique : sur lui sera empreinte la face du Sauveur.
Jésus sait que Judas le trahit. Il lui donne, pendant la Cène, à lui de préférence, un « morceau trempé «. L’épisode est troublant. Y a-t-il là un signe de condamnation, ou un dernier appel de a grâce ? « Après que le morceau fut donné, Satan entra dans Judas... « Peut-être est-il permis de penser que la marque extérieure de ) prédilection que reçoit Judas est encore une miséricorde du Sauveur, une dernière chance ,offerte. Si nous considérons attentivement les ;circonstances dans lesquelles nous péchons, et surtout les préludes immédiats de nos chutes, cous voyons que, jusqu’à la dernière minute, le Seigneur multiplie les interventions voilées, les appels discrets, les mouvements descendants de a grâce, les touches de secrète tendresse, afin le retenir notre volonté défaillante. L’histoire de chacun de nos péchés est aussi l’histoire d’une manifestation in extremis, pour ainsi dire, de la piété divine. Si seulement nous savions, nous voulions lire les signes !
La fraction du pain : geste central du christianisme. À la Cène, Jésus rompt le pain et le donne. Il verse le vin et le donne. Ce n’est pas assez de dire que Jésus se donne. Il se donne comme un pain rompu et comme un vin versé ; il donne son Corps brisé et son Sang répandu. L’Agneau de Dieu est immolé pour la vie et le salut du monde.
Seigneur Jésus, unis-moi à toi dans ton immolation. Fais de ma vie, entre tes mains, une libation offerte à Dieu et aux hommes. Verse-moi dans ta coupe comme un vin répandu. Fais de moi un pain rompu par tes mains elles-mêmes, tenu entre tes mains, donné par tes mains. J’accepte d’être rompu par toi. Noie dans ton sang mes péchés et ma personne. Que je meure à moi-même pour naître à toi, à tes frères ! Puisque je suis un membre de ton Corps, offre-moi à Dieu, donne-moi aux autres avec ton propre corps et ton propre sang.
C’est seulement lorsque le Maître rompit le pain que les yeux des disciples d’Emmaüs s’ouvrirent et qu’ils reconnurent Jésus (Lc 24,30-31). La présence de Jésus et la fraction du pain sont inséparables. Jésus est là où le pain est rompu. L’Évangile ne précise pas ce que fut, à Emmaüs, cette fraction du pain. Était-ce un renouvellement du mystère de la dernière Cène ? ou simplement le geste d’un don affectueux ? Quoiqu’il en soit, le pain rompu - qu’il s’agisse du mystère du Corps et du Sang du Christ communiqué aux hommes, ou de l’aide apportée à ceux qui ont faim, ou de ce partage amical de la vie que le repas symbolise - ce pain rompu est le signe auquel se reconnaissent les disciples de Jésus. Signe profond et complexe, indétermination même. Par la fraction du pain accomplie dans l’esprit de Jésus, la présence de Jésus se fait connaître.
Jésus est le pain vivant descendu du ciel (Jn 6,51). L’Évangile l’appelle aussi le pain de vie (Jn 6,35). Il y a plus dans l’idée de pain de vie que dans celle de pain vivant. Parler d’un pain vivant, c’est dire que la vie est une qualité propre de ce pain. Parler du pain de vie, c’est déclarer que cette qualité est communicable. Le pain de vie est un aliment qui donne, qui engendre la vie.
A SUIVRE......
(Lc 22,15). Il ne s’agit pas seulement de la pâque qui précéda le premier vendredi saint, ni de la pâque que nous célébrons annuellement. Tout instant peut devenir une pâque. Une pâque : le repas intime avec Jésus, où nous nous unissons à la vie divine donnée pour le salut du monde. Union avec le corps brisé et le sang répandu. C’est cette union spéciale qui distingue la pâque de l’union au Christ dans un sens général. Tout le mystère pascal, - la croix et la résurrection - est dans le souper du Seigneur. Le mystère de la Cène n’est pas limité à la participation visible aux dons eucharistiques, dans l’assemblée des fidèles. Une cène intérieure, invisible, purement spirituelle, peut s’accomplir dans mon âme à toute heure et en tout lieu. Si quelqu’un m’ouvre, j’entrerai, et je souperai avec lui (Ap 3,20). La cène invisible, n’est pas moins réelle que la cène visible, mais elle est d’un autre ordre, et il faut apporter à la distinction de ces ordres un souverain respect.J’ai désiré, d’un grand désir, manger cette pâque avec vous. Cette pâque : laquelle ? La dernière que Jésus célébrera avant sa mort. Celle où il révélera à ses disciples le mystère du véritable agneau pascal. La pâque qu’il désire manger avec moi est une pâque telle que j’y puisse enfin découvrir l’agneau.Le Maître dit : mon temps est proche ; je célébrerai chez toi la Pâque avec mes disciples. Avec mes disciples...(Mt 26,18) La Pâque du Seigneur est toujours personnelle ; jamais elle n’est seulement individuelle. Même s’il s’agit de cette Cène invisible que Jésus peut à tout moment célébrer dans la chambre haute de mon âme, il faut que cette chambre demeure ouverte à tous les disciples de Jésus. Si je suis avec Jésus, je dois être avec Pierre, André, Jacques, Jean, Paul et tous les apôtres, et tous ceux qui, dans les siècles passés ou aujourd’hui, ont été ou sont les disciples du Sauveur. Jésus parle des disciples en ces termes : Allez dire à mes frères... Je ne puis m’isoler des frères de Jésus sans me séparer de Jésus. Je dois communier avec eux dans une même foi, dans une même affection.