Lu dans La Croix

Publié le par Père Jean-Pierre


Au lieu de se dérober aux défis de la modernité, le théologien fait le choix de se mesurer avec elle

DIEU QUI VIENT À L’HOMME

De l’apparition à la naissance de Dieu. 2. Naissance

de Joseph Moingt

Cerf, coll. « Cogitatio fidei » n° 257, 730 p., 48 €

D
ans le grand œuvre chris­tologique du P. Moingt, ce quatrième chapitre forme l’unique chapitre de ce troisième volume de l’ensemble. Intitulé
Naissance , il est étroitement lié au précédent (Apparition), ce qu’entend souligner la pagination continue : ce chapitre IV couvre en effet les pages 469 à 1206, ce qui ne fait pas moins de 700 pages. Il n’est pas que cette surcharge du titre et le nombre de pages à donner le vertige. L’ampleur et l’unité du projet ne sont pas moins complexes, l’ensemble des trois volumes figurant sous le titre Dieu qui vient à l’homme (soit respectivement les numéros 222, 245 et 257 dans la collection « Cogi­tatio fidei »). Si l’on ajoute à ces trois volumes la recherche antérieure de notre même théologien jésuite sur Jésus de Nazareth, L’homme qui venait de Dieu (« Cogitatio fidei » n° 176), on arrive donc à pas moins de 2 500 pages. Dès le début de cette aventure in­tellectuelle, sans soupçonner encore les dimensions qu’elle allait pren­dre, Joseph Moingt (né en 1915 !) était conscient des changements qui s’imposaient dans l’approche de la foi chrétienne. « Enfermé dans la tradition de l’Église catholique, écrit­il, je n’avais pas appris que la mise à distance est la condition première d’une écriture de l’histoire», en l’occurrence de l’histoire de Jésus.
« Il faut avoir appris à douter pour faire de la bonne théologie, j’entends vraiment croyante… L’objectif de la théologie ne pouvait plus être sim­plement de commenter et de justifier l’enseignement de l’Église, c’était plus fondamentalement de rendre compte de la foi au Christ par-devant la ra­tionalité critique de notre temps. »

Cette exigence de méthode, il a commencé par l’appliquer à Jésus de Nazareth, dont il ne suffit plus de dire avec le dogme qu’il est «vrai» homme, mais qu’il s’agit
de penser «vraiment comme un homme » . Autrement dit, si l’on a pu se satisfaire d’une christologie
« d’en haut »
pendant des siècles, il faut aujourd’hui pratiquer une christologie « d’en bas », fondée sur l’histoire. Tout au long de ce premier volume, il s’interroge : comment ac­céder à la foi au Christ ? Comment l’homme moderne peut-il y partici­per ? Prenant acte de la « déconstruc­tion » moderne de la théologie du Verbe incarné, il s’efforce dès lors de reconstituer l’identité de Jésus sur la base d’un retour aux seuls récits évangéliques.
Présentant le projet de ce
Dieu qui vient à l’homme, le P. Moingt adopte la même perspective. Ici, c’est la question non plus de l’iden­tité de Jésus, mais de celle de Dieu qui guide sa recherche. Le chemin qu’il propose va « du deuil au dévoi­lement de Dieu », autrement dit de la

« mort de Dieu »
à sa révélation dans la « chair », en Jésus de Nazareth.
« Mon problème avec Dieu, c’est de rendre compte de ma foi en termes de savoir.»
Que l’on ne s’attende pas, ici, à des preuves rationnelles sur l’existence de Dieu (celui qui est). Le Dieu dont il est question est « celui qui vient » jusqu’à nous. Ce Dieu entré dans l’histoire est à
« raconter »
plus qu’à « traiter » .
Il reste donc à raconter l’histoire de la révélation. Tel est l’objet des deux derniers volumes qui, logique­ment, n’en font qu’un : raconter le Dieu-Trinité révélé en Jésus de Nazareth. Le parcours prend l’al­lure d’un tracé classique, du moins sous l’aspect formel.
« Il s’agit bien d’une histoire à raconter : l’histoire de la sortie de toutes choses de Dieu, sous l’impulsion de son Verbe qui vient s’unir à ce qui passe, et de leur retour à Dieu, sous la conduite de l’Esprit qui ramène les vivants au lieu de leur vie définitive. » Alors que le mouvement de «sortie» va de la Création à l’Incarnation (objet du volume précédent), ce dernier vo­lume décrit le mouvement de « re­tour » à travers l’histoire de l’Église et jusqu’à la vision finale, où Dieu se fait « tout en tout et en tous »
.
Si ce mouvement de
« sortie » et de

« retour »
reflète la réflexion théolo­gique telle qu’elle se déployait au Moyen Âge, Joseph Moingt ne se contente pas de répéter des pen­sées toutes faites. Il lui importe de traduire l’expérience chrétienne de Dieu pour une époque « sortie de la religion » . Il s’attache dans ce dernier volume aux questions théologiques les plus actuelles, telles que l’unité et la diversité dans l’Église, la pro­motion du laïcat, le sens des sacre­ments, la mission de l’Église dans un monde sécularisé ou marqué par le pluralisme religieux, etc. Il est à parier que les prises de position de ce jésuite, toujours rigoureusement argumentées, n’échapperont pas aux débats entre théologiens.
En tout cas, une œuvre comme

WILFRIED GUYOT/CIRIC

celle de Joseph Moingt fait hon­neur à la recherche théologique française. Elle est l’une des plus prestigieuses et des plus origina­les de ce temps. Elle s’impose tant par sa dimension que par la qualité de sa réflexion. À l’heure où beau­
coup ont fait leur « deuil » de Dieu, elle parie sur le sens de la révélation de Dieu, venu à l’homme en Jésus de Nazareth. Et elle ne manque pas de souffle pour relever les défis de la modernité.
MARCEL NEUSCH

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Le Dieu dont il est question est « celui qui vient » jusqu’à nous. Ce Dieu entré dans l’histoire est à « raconter » plus qu’à « traiter ».




Le P. Joseph Moingt : « Mon problème avec Dieu, c’est de rendre compte de ma foi en termes de savoir. »

 

 
 
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