Plongée en eau bénite ,Hugo Natowicz

Publié le par Père Jean-Pierre

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Impressions de Russie

Plongée en eau bénite
Hugo Natowicz


© Hugo Natowicz

Lundi 7 février 2011

"Impressions de Russie" par Hugo Natowicz

Un 17 janvier, des centaines de personnes font la queue. En Russie, rien d'étonnant direz-vous, images de la Perestroïka en tête. L'heure est pourtant tardive (il est près de minuit), le lieu inattendu: c'est au fin fond d'un parc de Moscou balayé par un vent glacial que ces gens se bousculent, certains dans le plus simple appareil.

Leur objectif? Prendre, par 20 degrés en dessous de zéro, un bain pour commémorer le baptême du Christ, fête nommée par les orthodoxes Théophanie. Quand vous entrez dans l'eau glaciale jusqu'à la taille, il se passe quelque chose d'étonnant: vous ne ressentez plus rien. On plonge entièrement à trois reprises après s'être signé, et l'on ressort du bassin. Les pieds, les mains, sont rendus insensibles par le gel. Ce jour-là, personne ne tombe jamais malade.

Produit typique d'une France déchristianisée, le spectacle d'une foi vivante m'impressionne. Mes parents ont jugé plus raisonnable de s'abstenir de me baptiser, peut-être pour ne pas m'"imposer" une foi quelconque. L'impact des idées communisantes et de la révolution des mœurs dans une France traditionnellement laïque n'a fait qu'accélérer l'érosion du rôle religieux, mais aussi social et culturel, de l'église catholique. Les récents scandales ultra-médiatisés ont achevé de jeter le discrédit sur la religion historique de l'hexagone. Les églises catholiques sont dans mon imaginaire, c'est à regret que je dois l'admettre, rangées aux côtés des musées et autres lieux de culture. De beaux bâtiments, dans lesquels je ne me suis jamais senti à ma place.

Rien d'étonnant peut-être à ce qu'en assistant à une messe dans une église orthodoxe, ce chrétien sans religion ressente tout à coup quelque chose de nouveau, une chaleur auparavant inaccessible. Le spectacle de la foi slave, les chants, le rapport charnel à l'icône considéré comme une émanation de Dieu, la dévotion des pratiquants, tout cela ne peut laisser indifférent: j'observe toujours une grande émotion dans les yeux des agnostiques, même les plus endurcis, que j'emmène à assister à une messe dans une église coiffée de coupoles dorées. 

La Russie, baptisée en 988 seulement par le prince Vladimir, possède une foi relativement jeune et vigoureuse. Serait-ce cette jeunesse qui fait que derrière l'opulence et l'apparat de l'orthodoxie, on ressent, aujourd'hui encore, le souffle des pères du désert, ces sages directement inspirés de la vie de Jésus qui furent les premiers adeptes du christianisme?

Les Eglises catholique et orthodoxe, suite à leur divorce en 1054 lors du Grand schisme, ont suivi des voies bien différentes, divergence qui s'est accentuée au XXe siècle. Battue en brèche en occident, la ferveur religieuse hivernait à l'est. Pendant que l'Europe boudait le christianisme, la Russie en était privée, la religion faisant l'objet de persécutions féroces. Une situation qui a paradoxalement débouché, à la chute de l'Union soviétique, sur une renaissance effrénée de l'église orthodoxe. Menée dans un premier temps par Alexeï II, cette reconquête a culminé dans les années 1990 et reste vigoureuse jusqu'à nos jours, alors que les églises poussent comme des champignons sur tout le territoire russe. 

Aujourd'hui, l'église orthodoxe est en position de force, ce qui pourrait au final lui jouer des tours: trop de puissance peut finir par nuire à la spiritualité. Les déclarations selon lesquelles "l'orthodoxie compte peser sur la politique" marquent l'apogée de relations dangereuses avec le pouvoir. Des scandales autour de mauvais traitements contre des enfants dans les établissements religieux commencent à faire surface. L'expansion de l'église orthodoxe russe en Ukraine a débouché sur un schisme aux forts relents politiques. Survenue après la chute de l'URSS, la séparation a donné naissance à deux Eglises: l'une rattachée au patriarcat de Moscou, l'autre fidèle au "patriarcat" de Kiev, dont le caractère canonique n'est reconnu ni par l'église russe, ni par les autres églises orthodoxes. Ce dernier était notamment soutenu par le pouvoir "orange" pro-occidental.

La foi des Russes se plongeant dans l'eau glaciale rappelle celle des Indiens se baignant dans le Gange. De nombreux points communs rapprochent d'ailleurs ces deux immenses Etats laïques, mais fervents, cette foi vive et festive en tête. Une autre idée nécessiterait de plus longs développements: les rapports de ces deux pays avec la principale religion minoritaire, l'islam, me semblent avoir beaucoup en commun. A la différence de l'Europe occidentale, où souvent l'islam communique directement avec l'Etat, faute d'un interlocuteur de poids sur le terrain social et spirituel, la religion islamique est en compétition, aussi bien en Inde qu'en Russie, avec des religions au fort potentiel structurant. Enfin, le rôle des starsty, incarnés par Zossima dans les Frères Karamazov, rappelle celui des gourous indiens, ces sages à l'écoute du peuple et inspirés par Dieu.

Une question s'impose: le XXIe siècle sera-t-il fervent? Le Brésil et l'Afrique du sud sont eux aussi des pays très croyants, tandis que la Chine est le théâtre d'un renouveau religieux que le pouvoir tente tant bien que mal de contrôler, à défaut de pouvoir juguler. Face au vide religieux qui guette l'Europe, on serait tenté d'affirmer que le repère que constitue la religion constituera un atout de poids pour ces pays jeunes, mais contraints de relever un grand nombre de défis pour réussir leur émergence.

© 2011 RIA Novosti
Publié le 8 février 2011

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