Partir ou rester, la souffrance des coptes d’Alexandrie

Publié le par Père Jean-Pierre


LA CROIX

Dans le quartier de l’église Al-Qiddissine, où a eu lieu l’attentat du Nouvel An, les habitants coptes et musulmans expriment leur rejet de l’extrémisme. Mais la tension est palpable


La famille de Fawy Bekhiet, une des 21 victimes de l'attentat de l'église copte, dans leur maison d'Alexandrie, lundi 3 janvier (Photo : AP). 

La chambre de Victor et Magdi ne désemplit pas. Des amis, des voisins, chrétiens et musulmans, font la queue pour saluer ces deux jeunes coptes blessés dans l’attentat contre l’église Al Qiddissine du 31 janvier. « Que Dieu soit avec toi », répètent les visiteurs aux convalescents, dont le ventre, la poitrine ou les jambes sont encore criblés d’éclats de bombe. « Ceux qui ont été tués sont des martyrs », affirme l’une des femmes coptes présentes.

Les conversations sur l’identité des terroristes vont bon train. « Ceux qui ont fait cela ne sont pas égyptiens », soutiennent deux infirmières voilées. « Qu’est-ce qui nous le prouve ? Ceux qui ont tiré sur les chrétiens à la sortie de l’église l’année dernière à Nag Hamadi étaient égyptiens », leur oppose Hélène, la femme de Magdi Wahib, le plus âgé des deux blessés. Puis tout le monde se tait : deux prêtres coptes entrent dans la chambre pour bénir les deux hommes.

Magdi et sa femme ne rêvent que d’une chose : quitter l’Égypte. « Pour nos enfants, Diminia et Victor. Depuis l’attentat, ils sont terrifiés, ils font tout le temps des cauchemars. Nous voulons qu’ils vivent en paix », explique Hélène. La famille pensait déjà émigrer avant l’attaque, mais ils sont maintenant plus déterminés que jamais.

«Quinze de mes amis sont déjà partis»

Magdi travaille comme gardien de l’église Al-Qiddissine depuis douze ans. « J’étais devant l’église au moment de l’explosion. Lorsque j’ai retrouvé mes esprits, j’ai vu des cadavres en train de brûler autour de moi, des morceaux de corps. Plusieurs personnes avaient des membres coupés », raconte-t-il, sous le choc.

Victor Ibrahim Fahmin, son voisin de chambre, dont le visage est tuméfié par les éclats de bombe, a vu les mêmes horreurs. Mais ce professeur de 22 ans, assistant en faculté d’ingénierie, tient un tout autre discours. « J’aime l’Égypte, c’est mon pays, je ne veux pas vivre à l’étranger », affirme-t-il.

« Il ne s’agit pas d’un problème entre chrétiens et musulmans, mais entre l’Égypte et les terroristes », poursuit-il. Son frère aîné, Abraham, à son chevet, n’est pas du même avis. « Je pensais comme Victor jusqu’à l’attentat. Mais maintenant, j’hésite, je pense à émigrer. Quinze de mes amis sont déjà partis. »

«Tous les chrétiens ont peur maintenant»

À quelques pas de l’hôpital, qui jouxte l’église Al-Qiddissine, Rania dit aussi vouloir quitter le pays. « Mais comment ? je n’en n’ai pas les moyens », regrette cette femme copte d’une quarantaine d’années. Elle discute de l’attentat avec trois voisines musulmanes, tout aussi catastrophées.

« Mon frère est sorti de l’église avant l’explosion, Dieu soit loué, il n’a pas été blessé. Mais tous les chrétiens ont peur maintenant, d’autant qu’il y a de nouvelles menaces contre nous sur Internet. »

Un cordon de policiers boucle la rue de l’église Al-Qiddissine, à laquelle fait face une mosquée. Soudain, une voiture freine brutalement devant les policiers, et la conductrice, non voilée, leur lance des paroles pleines de rage, avant de repartir en trombe.

Chrétiens et musulmans tentent de serrer les rangs

Marwa, une étudiante de 18 ans, musulmane, qui habite non loin de là, avoue sentir une gêne nouvelle entre certains coptes et musulmans depuis l’attentat. « J’ai peur de la réaction de mes camarades coptes », dit-elle.

Pourtant dans son immeuble, habitants chrétiens et musulmans tentent de serrer les rangs. « Ma voisine, Juna, a été tuée dans l’attentat. Elle était mère d’une petite fille, quand on a appris la nouvelle, avec mes parents et mes sœurs, on est allés à l’hôpital donner notre sang. »

Comme de nombreux musulmans d’Alexandrie, Marwa veut manifester son soutien et son rejet du terrorisme à ses compatriotes coptes. Mais autour d’eux, le fossé entre les deux communautés semble se creuser un peu plus chaque jour.
Nina HUBINET, à Alexandrie

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