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« nous sommes des sans-Dieu baptisés »

Publié le par Père Jean-Pierre

« nous sommes des sans-Dieu baptisés »

Le journal Ogoniok № 15 (5125) du 19.04.2010 propose une interviewintéressante de l'archiprêtre Georges Mitrofanov, professeur à l'Académie de théologie de Saint-Péterbourg et historien de l'Église. Des révélations plutôt inattendues sur le clergé d'aujourd'hui. En voici les extraits essentiels.

прот. Георгий Митрофанов— ... On a le sentiment que la profession de prêtre est très demandée. En est-il ainsi ?
— Nous avons de moins en moins d'étudiants [dans les séminaires orthodoxes]. D'un côté se fait sentir le trou démographique qui s'est formé en Russie dans les années 1990 ..., de l'autre —  l'intérêt pour l'Église orthodoxe chute. Il n'y a pas de concours d'entrée, et ce sont essentiellement des gens qui viennent après l'école ou le collège technique, car ils ne savent pas où aller. Aussi, le niveau social et culturel des candidats laisse à désirer.

— C'est étrange, car, à ce qu'il semble, nombreux sont les séminaires qui ont ouvert ces derniers temps.

— Oui, si à l'époque soviétique, nous n'avions que trois séminaires — à Moscou, Leningrad et Odessa, aujourd'hui il y en a quarante. Mais le niveau des séminaires provinciaux dans leur très grande majorité est très faible. Seulement cinq à sept écoles répondent aux exigences contemporaines d'éducation religieuse avec Moscou et Saint-Pétersbourg. Dans certains séminaires étudient entre cinq et six personnes. Au séminaire de Saint-Pétersbourg nous avons aujourd'hui deux classes avec 20 personnes dans chaque, alors qu'il y a 10 ans il y en avait deux fois plus.


— D'où viennent alors les supérieurs des nouvelles églises qui ouvrent régulièrement dans tout le pays ?
— Pour devenir prêtre, il n'est pas nécessaire d'avoir une formation théologique, et même d'avoir quelque autre formation. C'est un tel paradoxe ! Ce processus date de la fin des années 1980, lorsque l'État a cessé d'intervenir dans la politique de choix du personnel religieux, et les évêques ont pu ordonner tous ceux qui le désiraient. Depuis lors, n'importe qui pouvait devenir ecclésiastique s'il s'y connaissait dans la célébration des offices et avait la recommandation d'un prêtre. Résultat : aujourd'hui un peu plus du tiers des prêtres ont une formation de séminariste ou universitaire, alors que la plus grande partie n'a aucune formation théologique. Cela a conduit à une baisse catastrophique du niveau théologique, spirituel et culturel de la vie ecclésiale. Et il n'y a toujours pas de décision synodale interdissant les ordinations de candidats non instruits.

— Si je comprends bien, la plupart des prêtres d'aujourd'hui sont issus de l'«appel» des années 1990 ?
— Quantitativement, le clergé de la période post-soviétique est beaucoup nombreux aujourd'hui dans l'Église, mais qualitativement, il est souvent pire que le clergé de l'époque soviétique. Dans les années de la perestroïka, les gens ont afflué en masse vers l'Église. Une partie d'entre eux est venue par choix attentif et sincère, mais la plupart — par accident. C'est précisément de leur milieu que les prêtres étaient ordonnés. Fait intéressant : parmi eux il n'y avait pratiquement pas de prêtres par descendance — la plupart des familles des prêtres ayant été éliminées physiquement pendant l'ère soviétique. Vous ne trouverez plus maintenant parmi le clergé de personnes portant le nom de Krestovozdvinjenski [nom de famille formé sur la fête de l'Exaltation de la Croix] ou Predtetchenski [saint Jean Baptiste]. Sont arrivés des néophytes autodidactes, ne connaissant pas la tradition de l'Église, dans le meilleur des cas formés spirituellement par les livres de samizdat. Ils ont apporté dans la vie de l'Église un tel conglomérat d'idées, dont parfois on peut se prendre la tête.
[...]


— Vous enseignez depuis plus de 20 ans, vous pouvez donc comparer ces deux générations d'étudiants avec ceux qui ont étudié à l'époque soviétique. 

— La caractéristique des prêtres de la période soviétique est que, d'une part, il était très difficile d'être ordonné de sorte que les gens devaient vraiment le désirer fortement. Deuxièmement, presque tous les prêtres terminaient obligatoirement une école de théologie. En cela était intéressée non seulement l'Église elle-même, qui désirait avoir des cadres instruits, mais aussi l'État, qui pouvait ainsi contrôler complètement l'Église orthodoxe russe soi-disant libre et légale. Quand la personne étudiait dans une école de théologie, on pouvait la surveiller, faire connaissance, et même la faire collaborer. La décision finale pour l'admission au séminaire était prise par une personne spéciale des organes du KGB — le commissaire du Conseil pour les Affaires religieuses auprès du Conseil des ministres de l'URSS. Sa tâche consistait à mettre tous les obstacles aux candidats urbains et instruits, accordant la préférence aux catégories sociales inférieures : inférieure était-elle — meilleur était-ce. En premier lieu, ce sont les gens des régions rurales de l'Ukraine occidentale qui accédaient au séminaire.


— Pourquoi ?
— L'Église avait alors 6 000 églises, dont plus de la moitié se trouvait en Ukraine occidentale. C'est pourquoi c'est là-bas  qu'on avait le plus besoin de cadres, en plus la vie religieuse était restée à un niveau qui se limitait au rite — ce qui satisfaisait entièrement l'État. Mais, en même temps, les ressortissants de là-bas apportaient avec eux la dévotion populaire et une attention respectueuse pour les offices religieux, qui est absente aujourd'hui. Aujourd'hui, en devenant prêtre, de nombreux jeunes n'ont pas conscience de l'importance de ce qui s'est passé pour eux. Le respect des choses saintes s'est éloigné de notre culture moderne : tout peut être profané. La simplification de l'accès aux ordres a créé une tendance : les gens pensent possible de venir, de servir et de voir si cela leur plaît, et si ce n'est pas le cas, ils cherchent  un autre emploi.
[...]


— Et sur le plan financier ? Aujourd'hui, les prêtres ne vivent pas dans la pauvreté.
— Le clergé urbain n'a jamais aussi bien vécu qu'à l'époque soviétique. Lorsque j'étais étudiant, on m'a offert une place dans la bibliothèque du séminaire, et quand j'ai reçu mon salaire, je n'en ai pas cru mes yeux : 200 roubles alors que j'en recevais 130  en qualité de chercheur. il est vrai que  j'ai dû payer 62 roubles d'impôts.
Maintenant, la stratification sociale parmi le clergé est très grande — même en ville, et je ne parle pas de la campagne. Même les prix pour les offices particuliers (treby) sont différents partout. Aujourd'hui, nombreux sont ceux qui vivent très péniblement, il y a de véritables anargyres, mais beaucoup sont loin d'être pauvres. Certaines jeunes filles, par exemple, désirent se marier avec de futurs prêtres : et il y aura l'argent, et un certain statut dans la société, qui plus est la prêtrise  implique certaines qualités morales.

— Au cours des 10 dernières années, nous avons construit et rénové de nombreuses églises. Peut-on dire que, alors, on estimait plus particulièrement les «prêtres-constructeurs», alors qu'aujourd'hui l'Église aspire à une nouvelle image du prêtre ?
— La restauration des églises est devenue une grande tentation pour l'Église, parce que ce ne sont même pas les soviétiques d'hier mais ceux d'aujourd'hui qui s'en occupaient. Les communistes nous ont trompés en tout, à l'exception d'un point : ils ont créé un nouveau type d'homme — celui du pauvre envieux, d'un homme ayant grandi avec la conviction que les valeurs fondamentales sont matérielles. Et comme il a été privé de ces valeurs, il se trouve beaucoup plus égoïste et utilitariste que l'homme occidental.  Pour la génération actuelle de prêtres, souvent, l'Église — ce n'est pas le corps du Christ, ce n'est pas une communauté de personnes unies par le Christ, mais l'endroit où souvent l'on peut faire des affaires avec des commerçants, et l'ayant construite il faut mettre en place un processus de services rituels [sacrements, etc.].
Ici, n'importe qui a le droit d'exiger que, pour de l'argent, l'on bénisse sa voiture, que l'on baptise son bébé, que l'on enterre son défunt. Et en principe on n'exige rien d'autre du prêtre. Et quand des gens viennent avec leur douleur et avec leurs craintes, cet «homme d'affaires», souvent très jeune, n'a rien à leur dire.

— Quel genre de prêtres veut-on pour l'Église aujourd'hui ?
— Dans les années 1980, nous vivions dans l'illusion que nous avions un peuple chrétien qui n'avait où aller en raison de l'absence d'églises. Mais voilà les églises sont ouvertes, et les paroissiens fidèles représentent seulement une petite partie de notre peuple. Nous devons comprendre que nous représentons aujourd'hui une société de «sans-Dieu baptisés» ayant une quantité importante de préjugés occultes et païens, auxquels il faut de nouveau prêcher le Christ. Et pour cela, le prêtre d'aujourd'hui doit parler aux gens, y compris les intellectuels, à leur niveau, avoir une expérience de la vie sérieuse, comprendre le langage de l'art et être soi-même porteur de cette culture orthodoxe éminente, que souvent, hélas, nous ne connaissons pas. Alors, peut-être, nous réussirons à réaliser le plus grand commandement —  aller et enseigner toutes les nations.

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