LIBERTÉ ET TRADITION : L'INSTITUT DE THÉOLOGIE SAINT-SERGE À PARIS Prêtre Serge MODEL

Publié le par Père Jean-Pierre

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LIBERTÉ ET TRADITION :
L'INSTITUT DE THÉOLOGIE SAINT-SERGE À PARIS

Prêtre Serge MODEL


Au mois d'octobre prochain, à Paris, sera célébré le 80e anniversaire de l'Institut de théologie orthodoxe Saint-Serge, l'un des hauts lieux du christianisme orthodoxe en Occident.

Fondé en 1925 à Paris par des émigrés russes alors que se déroulait en Russie la plus terrible persécution antireligieuse de l'histoire, l'Institut Saint-Serge avait pour but de former des prêtres et des laïcs instruits, destinés à servir activement l'Église orthodoxe de la "diaspora". Depuis sa création, un patriarche (IGNACE IV d'Antioche), des dizaines d'évêques, des centaines de prêtres et de théologiens sont sortis de ses murs.

Il faut dire que, dès le début, les fondateurs de l'Institut s'étaient assurés de la collaboration de professeurs, théologiens et penseurs religieux de renom, dont certains avaient participé au renouveau spirituel de l'Église russe du début du XXe siècle. Autour du métropolite EULOGE [Guéorguievsky], chef spirituel des églises orthodoxes russes en Europe occidentale, et du père Serge BOULGAKOV, grand théologien et premier doyen de l'Institut, s'étaient ainsi rassemblés les évêques BENJAMIN [Fedtchenkov] et CASSIEN [Bezobrazov], les pères CYPRIEN [Kern], Georges FLOROVSKY et Nicolas AFANASSIEFF, les historiens Antoine KARTACHEV, Georges FÉDOTOV et Pierre KOVALEVSKY, les philosophes Basile ZENKOVSKY, Boris VYTCHESLAVTSEV et Léon ZANDER.

Après la Seconde guerre mondiale, au cours de laquelle l'Institut faillit disparaître mais fut sauvé quasi-miraculeusement, des enseignants formés en son sein vinrent relever les premiers professeurs : les pères Alexis KNIAZEFF, Jean MEYENDORFF, Alexandre SCHMEMANN et Nicolas KOULOMZINE, le philosophe Paul EVDOKIMOV ou Constantin ANDRONIKOF, et, plus tard, les pères André FYRILLAS et Elie MELIA. D'autres personnalités de l'Orthodoxie contemporaine y enseignèrent également, comme le père LEV [Gillet], le père ATHANASE [Jevtic] – par la suite évêque d’Herzégovine – ou Elisabeth BEHR-SIGEL.

Les travaux de tous ces professeurs, particulièrement féconds sur le plan de la science théologique, de la réflexion philosophique et de la pensée religieuse, de même que l'ouverture progressive, à la fois inter orthodoxe et internationale, de l'Institut, firent de celui-ci un véritable centre de rayonnement spirituel et intellectuel, et contribuèrent largement à faire connaître l'Orthodoxie au monde occidental.

Aujourd'hui encore, l'Institut de théologie orthodoxe de Paris joue un rôle important dans le témoignage de l'Orthodoxie en Europe et dans le monde. Établissement d'enseignement supérieur privé, fonctionnant sous le contrôle de l'Académie de Paris, il dépend canoniquement de l'Archevêché orthodoxe de France et d'Europe occidentale, qui se trouve sous la juridiction du Patriarcat de Constantinople et que dirige aujourd'hui l'archevêque GABRIEL [De Vylder]. Plus de quinze professeurs (on peut citer le protopresbytre Boris BOBRINSKOY, doyen de l'Institut, les archimandrites PLACIDE [Deseille], GRIGORIOS [Papathomas] et JOB [Getcha], les pères Nicolas OSOLINE, Nicolas CERNOKRAK et Jean BRECK, le diacre Nicolas LOSSKY, MM. Olivier CLÉMENT, Bertrand VERGELY, Jean-François COLOSIMO ou Michel STAVROU et Sophie STAVROU et Françoise JEANLIN), cinquante étudiants des nationalités les plus diverses (russe, ukrainienne, biélorusse, polonaise, serbe, bulgare, roumaine, grecque, française, belge, hollandaise, libanaise, suisse ou japonaise …), des dizaines d'auditeurs libres, près de trois cents étudiants par correspondance y sont attachés.

En effet, outre l'enseignement théologique classique pour les étudiants réguliers (propédeutique, licence, maîtrise, doctorat), des cycles de conférences, des cours par correspondance, des stages de formation sont ouverts à tous, car l'Institut est aussi un lieu de rencontre interorthodoxes, œcuméniques et internationales, de même qu'un véritable centre culturel d'information sur l'Église orthodoxe, les chrétiens de l'Est ou du Proche-Orient. Il possède d'ailleurs une bibliothèque renommée à ce sujet, et vient d'ouvrir une librairie.

Proposé initialement en langue russe, l'enseignement de l'Institut est, depuis trente ans, dispensé en français, de manière à toucher un plus grand nombre de gens. Un autre souci de l'Institut fut d' "actualiser" l'enseignement théologique traditionnel et de l' "ouvrir" aux préoccupations de ceux qui sont engagés journellement dans la vie de l'Église : évêques, prêtres, théologiens, catéchètes ou fidèles. Dès ses origines, l'Institut mena ainsi une recherche théologique à la fois "absolument libre" et "fermement enracinée dans la Tradition". L'approfondissement des liens entre Saint-Serge et les différentes communautés, la prise en compte des préoccupations spirituelles et pastorales concrètes de celles-ci, ont permis qu'au-delà des formes classiques de l'enseignement, l'Institut soit véritablement "au service" de l'Église.

Un autre "service" d'Église, à savoir la Liturgie, fut aussi, dès l'origine, accompli quotidiennement à l'Institut. Célébrée dans la meilleure tradition russe (en slavon et parfois en français), et chantée par une chorale internationalement reconnue dirigée par Michel OSSORGUINE, elle permet un recueillement et une élévation véritables, dans le très beau cadre de l'église Saint-Serge.

L'ensemble des bâtiments de la "colline verte" des Buttes-Chaumont avaient été, au XIXe siècle, le siège d'une communauté luthérienne allemande, dirigée par le pasteur BODELSCHWING. Acquis par les émigrés russes en 1924, ils ont été aménagés par ceux-ci dès 1925. De 1925 à 1927, l'église fut décorée par le peintre Dimitri STELLETZKY et ses élèves. S'inspirant d'authentiques "portes royales" russes du XVIe siècle, trouvées chez un antiquaire, ceux-ci réalisèrent dans le même style non seulement l'iconostase, mais aussi le reste des icônes et la décoration de l'église. L'ancien temple luthérien devint ainsi l'une des églises russes hors de Russie peut-être les plus belles, en tout cas les plus connues et les plus vénérées. Le recteur de la paroisse est aujourd'hui l'évêque MICHEL (Storogenko).

A côté de son enseignement théologique et de sa pratique liturgique, la participation au mouvement œcuménique de l'Institut Saint-Serge mérite d'être mentionnée. Nombre de ses professeurs ont ainsi pris part à la fondation du Conseil Œcuménique des Églises, avec lequel la collaboration se poursuit activement, et certains ont assisté, en tant qu'observateurs, au concile Vatican II. Aujourd'hui, les professeurs de Saint-Serge sont associés aux enseignements de l'Institut Catholique de Paris ; ils collaborent également avec la Faculté Protestante et participent à de nombreuses autres activités interconfessionnelles. Au sein même de l'Institut, depuis 1953, est organisée annuellement une "Semaine d'Études liturgiques", à laquelle participent de nombreux spécialistes de la science liturgique appartenant aux diverses confessions chrétiennes.

Malgré toutes ses qualités, cependant, la situation de l'Institut Saint-Serge n'est pas sans difficultés. Celles-ci sont tout d'abord financières, en raison notamment de l'arrivée de nombreux étudiants en provenance des pays d'Europe centrale et orientale et qui, souvent, doivent être entièrement pris en charge par Saint-Serge. Des associations comme l'A.M.E.I.T.O. en France tentent de venir en aide à l'Institut, qui ne dispose ni de moyens propres ni de subventions régulières. D'autres difficultés proviennent de certaines pressions sur la liberté de l'Institut ou de remises en cause de l'autorité de la principale école de théologie orthodoxe en Occident. Certains, enfin, s'inquiètent d'un "manque de relève" théologique parmi les jeunes générations.

L'aide de chacun, qu'il soit orthodoxe, chrétien d'une autre confession, ou simplement convaincu que la vie intellectuelle, culturelle et sociale passe par la possibilité d'expression de chaque communauté, est donc nécessaire pour la survie de l'Institut Saint-Serge.

Pour les chrétiens, plus spécifiquement, cette aide est essentielle. Car, si l'on peut estimer que la grâce divine a soutenu d'année en année l'existence, à travers les difficultés, de l'Institut de théologie orthodoxe Saint-Serge de Paris, saint Paul nous rappelle que "nous sommes les collaborateurs de Dieu" (1 Co: 3,9).

 

BIBLIOGRAPHIE SOMMAIRE :

- Paul EVDOKIMOV, Le Christ dans la pensée russe, Paris, Le Cerf, 1970.
- Alexis KNIAZEFF, L'Institut Saint-Serge, de l'Académie d'autrefois au rayonnement d'aujourd'hui, Paris, Beauchesne, 1974.
- Nikita STRUVE, Soixante-dix ans d'émigration russe (1919-1989), Paris, Fayard, 1996.
- L'Institut de théologie orthodoxe Saint-Serge, 70 ans de théologie orthodoxe à Paris, Paris, éd. Hervas, 1997.
- Nouvelles de Saint-Serge, bulletin annuel publié par l'Institut Saint-Serge, Paris.


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