«Les coptes, Egyptiens parmi les Egyptiens, s’associent à la révolte»

Publié le par Père Jean-Pierre

LA CROIX
«Les coptes, Egyptiens parmi les Egyptiens, s’associent à la révolte»



Selon l’historien Christian Cannuyer, il existe une forte dichotomie entre la hiérarchie religieuse et la population copte d’Égypte. Si la première reste sur la réserve, la seconde descend dans la rue pour réclamer le départ de Hosni Moubarak

ENTRETIEN
Christian Cannuyer
Professeur à la faculté de théologie de l’Université catholique de Lille
Président de la Société belge d’études orientales (1)

La Croix :Les coptes sont-ils partie prenante de la révolte égyptienne ?

Christian Cannuyer :depuis plusieurs mois, la hiérarchie copte a fait assaut de loyalisme à l’égard du pouvoir égyptien. Le pape Chenouda III a apporté tout son soutien au président Hosni Moubarak et à son fils Gamal pour lui succéder. Cette prise de position a été très mal vécue au sein des fidèles.

Pourquoi un tel soutien ?

Il faut se souvenir qu’à la suite des troubles confessionnels qui ont précédé l’assassinat du président Anouar El Sadate en 1981, le patriarche a été assigné à résidence jusqu’en 1984. Au fil des années 1990, il a adopté un positionnement accommodant avec le régime de Hosni Moubarak, qui l’a libéré. La hiérarchie copte a joué le jeu du pouvoir en place se présentant comme le meilleur rempart contre l’islamisme radical.

Cette façon de voir n’était-elle pas partagée ?

Aux lendemains del’attentat d’Alexandrie, la nuit du Nouvel An,la population copte s’en est prise directement au président Moubarak. Elle l’a accusé d’avoir instrumentalisé les relations confessionnelles et brandi en permanence la menace islamiste pour justifier le maintien d’un régime dictatorial et la prolongation de l’état d’urgence.

Après l’attentat, on a vu ressurgir ce très beau symbole du croissant de l’islam embrassant la croix. Les coptes font partie de la population égyptienne. Comme elle, ils sont conscients que le régime est responsable d’un état de pourrissement social, qu’il a servi les intérêts d’une petite classe d’affairistes. Les coptes sont des Égyptiens parmi les Égyptiens. Ils s’associent à la révolte et descendent dans la rue.

Ne craignent-ils pas la percée des Frères musulmans ?

J’entends surtout cette crainte parmi les coptes de la diaspora et très peu parmi les coptes égyptiens. Certes, on voit ici ou là surgir des slogans islamistes dans les cortèges. Au demeurant, la révolte égyptienne n’a pas une tonalité islamiste prononcée.

Elle est, comme en Tunisie, largement le fait d’une jeunesse citoyenne. De grâce, ne faisons pas le jeu de ces régimes qui brandissent l’épouvantail de l’islamisme pour discréditer l’extraordinaire sursaut des populations arabes.

Il y a néanmoins une réalité islamiste en Égypte…

Qui a fait le lit de l’islamisme si ce n’est le régime en place ? Celui-ci a été incapable de construire une économie équitable et, rappelons-le, la CIA a longtemps favorisé l’émergence d’un discours religieux. Alors oui, la nouvelle Égypte devra tenir compte des Frères musulmans, de cette frange islamiste qui représente 30 % de la société. Pour autant, le scénario d’une théocratie à l’iranienne est impensable en Égypte.

Néanmoins, les coptes ne risquent-ils pas de faire les frais de cette nouvelle réalité ?

Les coptes représentent probablement 10 % de la population. C’est un grand peuple de 8 millions de personnes qui est présent dans toutes les couches de la société, des petits chiffonniers du Caire, qui ont été très maltraités par le régime, aux classes moyennes, professions libérales et intellectuels. Et le christianisme est populaire.

Les coptes sont incontournables en Égypte. Ils font partie de l’Égypte. Bizarrement, lorsque l’on parle des chrétiens d’Orient, on oublie souvent l’Égypte. L’avenir du christianisme oriental se situe pourtant là.

Il revient aux coptes de prendre leur part dans la construction d’une Égypte qui va naître aux forceps. Les mouvements laïcs coptes, jadis très puissants, sont déliquescents. Ils ont laissé l’église copte comme seule porte-parole de la communauté. Or cette hiérarchie ultra-conservatrice, qui défend une théologie fondamentaliste et très peu œcuménique, vit elle aussi une fin de règne.

Recueilli par Marie VERDIER

(1) Auteur deL’Égypte copte. Les Chrétiens du Nil,Découvertes Gallimard, 2000.

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