"Les chrétiens d'Orient, un relais indispensable

Publié le par Père Jean-Pierre

Signalé par Christine Chaillot
IRAQ

 

Camille Tassel - publié le 15/11/2010

Après un attentat meurtrier à Bagdad le 3 novembre, la branche iraquienne d’Al-Qaida désigne tous les chrétiens du Proche-Orient comme "cibles légitimes". Une légitimité passée au crible par Annie Laurent, politologue spécialiste du Proche-Orient.

Des chrétiens irakiens portent le cercueil d'une victime après l'attentat du 3 novembre dernier. AFP PHOTO/AHMAD AL-RUBAYE

Des chrétiens irakiens portent le cercueil d'une victime après l'attentat du 3 novembre dernier. AFP PHOTO/AHMAD AL-RUBAYE

 

Panique à l'aube. A 7h, le mercredi 3 novembre, une série d'attentats a encore visé des chrétiens de Bagdad, faisant 3 morts et 26 blessés. "Les gens sont terrifiés, confiait le vicaire épiscopal syriaque catholique Mgr Pios Kasha à l'AFP. Et la peur ne cesse de s’amplifier!" Car ces nouveaux attentats antichrétiens surviennent quelques jours seulement après la prise d'otage funeste de fidèles se recueillant dans la cathédrale syriaque catholique Notre-Dame du Perpétuel Secours, au centre de Bagdad.

Au total, 46 civils, dont deux prêtres et sept membres des forces de sécurité, avaient péri dans ce carnage perpétré le 31 octobre, "le plus sanglant et barbare que l'Iraq n'ait jamais connu", constatait le politologue Joseph Yacoub. Cible récurrente d'attaques, la communauté chrétienne d'Orient compterait 11 millions de fidèles au Proche-Orient.

A Bagdad, on en comptait 1, 2 millions en 1980 et moitié moins dès 1990. Mais depuis la chute du président Saddam Hussein en 2003, ils ne sont plus que 300 000, en raison d'un exode massif vers les pays voisins (Syrie, Kurdistan), l'Europe, l'Amérique du nord et l'Australie. En France, 1300 ressortissants ont été accueillis en 2007. Le point avec Annie Laurent, docteure en sciences politiques, spécialiste du Proche-Orient et auteure de Les chrétiens d'Orient vont-ils disparaître? (Salvator, 2008).

Pourquoi les chrétiens sont-ils victimes, en terre d’islam, des intégristes, qui croient voir en eux le cheval de Troie de l’Occident?

Les chrétiens d’Orient n'ont pas attendu le conflit israélo-palestinien pour souffrir non seulement de l’islamisme mais également de l’islam. Le Proche-Orient était chrétien avant l’émergence de l’islam, qui n’est apparu qu’au VIIe siècle de notre ère. Mais l’évangélisation n’a su résister à l’islamisation, si bien que les musulmans sont vite devenus majoritaires sur ces terres originelles. Dès que le pouvoir musulman a instauré le statut de la dhimmitude - un traité de reddition (dimma) déterminant les droits et devoirs des non-musulmans -, les Juifs et les chrétiens ont été tolérés, mais dès lors assujettis. Victimes de mesures d'inégalités humiliantes, ils devaient verser un impôt pour jouir de la protection du pouvoir. Cette dhimmitude n’a été abolie qu’à la fin du XIXe siècle par l’Empire ottoman, sous la pression de la communauté européenne. Or, dans les faits, elle reste appliquée selon des conditions plus ou moins explicites et variables selon les pays.

En Egypte, chaque année, des centaines de coptes "se font" musulmans par exemple. Si la dhimmitude ne se pratique pas en Iraq, le chaos laissé béant depuis la chute de Saddam Hussein creuse tout autant les inégalités. La nouvelle constitution prévoie que l'unique source du droit soit la charia. Par conséquent, les chrétiens ne fuient pas seulement terrifiés par les attentats, mais aussi parce que cette nouvelle décision juridique et politique leur est défavorable. Si on ne coupe pas la main des voleurs pour punir un délit de délinquance, les sanctions, les intimidations, les persécutions existent au quotidien. Et c’est sans doute aussi oppressant que la menace d’une mort en suspens.

Comment expliquez-vous cette "épuration confessionnelle"? Est-elle davantage ethnique, politique?

On prête à certains le projet périlleux de faire éclater l’Iraq en Etats confessionnels ou ethniques. De cet Iraq mosaïque, un Etat sunnite et un Etat chiite pourraient naître. Afin de préparer cette renaissance étatique, les minorités marginales sont donc peu à peu évincées. Draguées au nord-est de Mossoul, dans la plaine de Ninive, tout est fait pour les parquer dans cette zone tampon, entre le Kurdistan et la région sunnite - les chiites se trouvant dans le sud et à Badgad.

Si cette épuration est donc tout autant confessionnelle que géopolitique, elle est également encouragée économiquement. Car cet exode contraint vers le Kurdistan entraîne quelques avantages socio-économiques, tels que la construction de maisons, de commerces, d’écoles. Or, les chrétiens gardent en mémoire la dureté dont les Kurdes avaient fait preuve envers eux, lors du génocide arménien. Bien qu’ils soient méfiants, ils n’ont malheureusement pas vraiment le choix.

Au Proche-Orient, l'exode des chrétiens devient exil. Peut-on imaginer qu’un jour, il n’y aura plus d’Arabes chrétiens?

On peut non seulement l’imaginer mais désormais le craindre. Et ce sera une catastrophe. A la fois pour l'Eglise qui n'aura plus de pierre vivante au sein même du berceau du christianisme, mais aussi pour la société orientale et à rebours occidentale. Les chrétiens d’Orient sont indispensables à cet équilibre déjà frelaté, car ce sont eux qui incarnent le relai entre les deux cultures au sein même des sociétés du Proche-Orient. Ils demeuraient jusqu’à présent les garants de la pluralité, donc de la liberté : d’expression, de penser, de contestation, de culte mais aussi de conscience. Car partout - sauf au Liban -, la loi interdit de changer de religion. "Celui qui quitte la religion, tuez-le", rapporte un hadith attribué au Prophète de l'islam, Mohammed.

L’Occident n’est-il pas aussi responsable, si ce n’est coupable, de cette épuration confessionnelle? L’Église catholique porte-t-elle sa part de responsabilité dans la radicalisation des rapports avec l’islam?

Le monde musulman traverse une crise tant spirituelle que temporelle. Parce que les musulmans ne sont pas incités à une lecture herméneutique des textes, ils ne parviennent pas toujours à les contextualiser et à les interpréter à la lumière contemporaine. La sourate 3, verset 110, raconte :"Vous êtes la meilleure des communautés suscitées parmi les hommes." Au lieu de réinterpréter cette sourate, certains musulmans la prennent au pied de la lettre. Désigné comme bouc-émissaire, l’Occident colonisateur, oppresseur, dominateur a bon dos, mais aussi sa part de responsabilité.

En pratiquant une politique internationale injuste, l’Occident donne du grain à moudre aux extrémistes. Nous exacerbons le danger qui pèse sur les minorités chrétiennes prises pour alliées. Ces derniers attentats perpétrés en Iraq, seraient-ils une réponse aux appels lancés par le Synode, qui demandait l'égalité de traitement ainsi que la liberté de culte et de conscience pour les chrétiens du Proche-Orient? Il semblerait que certains groupuscules extrémistes y aient malheureusement perçu une provocation.

Y a-t-il encore des terres d’islam où l’on peut vivre sa foi en paix lorsque l'on n’est pas musulman?

Au Liban. Les chrétiens n’étant pas soumis à la dhimmitude, ils sont considérés, comme tout citoyen, égaux devant la loi. Mais si l’on souhaite que cette exception ne confirme pas la règle, il faut dépasser la bonne parole occidentale qui, portée par de louables intentions abreuvées de compassion, entend veiller sur les minorités opprimées au Proche-Orient. Car à force de vouloir les protéger, ne risque-t-on pas paradoxalement de les enfermer dans des ghettos? A force de sauvegarder leur marginalité, n’accentue-t-on pas aussi leurs différences, si bien qu’elles deviennent inassimilables dans leurs propres sociétés?

Si la prise de conscience s’est enfin éveillée, il s’agirait de prendre des décisions concrètes. Pourquoi la France ne passe-t-elle pas des accords bilatéraux avec l’Iraq - sous peine de sanctions - pour que les chrétiens ne soient pas seulement sous protection mais surtout libres et égaux comme leurs compatriotes? Ce n’est que dans et par cette égalité qu’ils pourront apporter à la société iraquienne ce que, seuls, ils ne peuvent : l’exigence de réciprocité.

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :

Commenter cet article