La voie du monde

Publié le par Père Jean-Pierre

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La voie du monde

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Au début de la conversion, tout est beau. On a trouvé la perle de grand prix, on aimerait tout donner pour l'avoir, mais elle est gratuite et on la reçoit émerveillés...


Tout est magnifique: les offices ne sont jamais trop longs, tout coule dans un enchantement de splendeur et de contentement dans un luxe d'encens, de lumière, de chants qui partent de la terre et nous entraînent au Ciel. On ne regarde plus en arrière, ce chemin du passé où le vieil homme est mort avec ses voies de traverses qui ne menaient qu'à des impasses et des gouffres désespérants. Le seul regret qui pince l'âme par moments est celui de n'avoir pas connu plus tôt la Voie, d'avoir perdu du temps avant de s'enraciner dans l'éternité heureuse de l'Église où tout est grâce et bénédiction. 

Au fil des années, viennent les épreuves, qui ne sont dues qu'à notre volonté de bien faire et d'être parfaits (du moins le croyons-nous! Les autres sont égoïstes, ils ne pensent pas à moi...). Le chœur ne chante jamais assez bien pour nous (mais nous n'y chantons pas, ou si nous le faisons, ce sont les autres qui ne sont pas assez experts ou assez spirituels pour que le chant soit correct et "priant" selon l'inepte expression qui fait florès). 

Certaines icônes de l'église devraient être remplacées par des représentations plus traditionnelles (tout le monde aime l'iconographie traditionnelle, mais cela fait quelquefois des siècles que la prière des fidèles a établi une relation avec ces représentants des amis de Dieu, cependant, peu importe, nous avons lu tous les livres sur l'iconographie, et nous savons bien que Dieu a forcément tort de faire des miracles avec des icônes qui ne sont pas canoniques!).


Par zèle nous devenons spécialistes des canons, soucieux de connaître les Lois qui régissent l'Eglise. Mais personne ne nous a fait juge, et surtout pas Celui qui nous a demandé de ne pas juger pour n'être pas être jugés nous-mêmes. Nous décidons d'appliquer ces canons surtout aux autres et à leurs déviations et nous faisons des bornes de la Lumière, des pierres qui enferment (et progressivement nous les abandonnons, les récusons totalement et justifions notre attitude intolérante passée comme le zèle du converti).

Les sermons sont inexistants ou trop longs (le prêtre pourrait faire un effort! S'il le fait, ses paroles nous glissent sur l'âme comme la pluie sur les canard: il est trop simple ou trop intellectuel; on devrait revenir aux sermons des Pères comme dans l'Église russe d'avant la réforme du XVIIè siècle). Le prêtre est trop rigoriste, ou trop laxiste (s'il se permet de me conseiller ce qui ne me convient pas, ou s'il est indulgent avec ce que je considère comme un grand péché). Nous méritons mieux (lui aussi vraisemblablement...).

Au début chaque période de carême était vécue comme une fête, une subtile préparation à un événement cosmique d'une importance vitale. A moins d'être malades (et l'Église ne nous encourage pas à épuiser le corps, comme le disait saint Séraphim de Sarov), nous nous réjouissions de ce temps où l'essentiel était cette ascèse qui permettait à l'âme de prendre son essor vers une prière plus légère et plus profonde. Mais à la réflexion (et parce que cela est certainement plus pratique pour notre pusillanimité) ces règles établies en un temps où la nourriture était saine, ne conviennent plus vraiment à notre époque, et certaines revues orthodoxes nous expliquent scientifiquement pourquoi il ne faut pas jeûner comme nos Pères l'ont fait: c'est dangereux pour le corps, et le déséquilibre causé par la privation de certains aliments peut être préjudiciable pour la santé (Mais si le docteur nous impose un régime, nous le ferons sans broncher parce que l'homme de l'art est certainement plus scientifique que les médecins de l'âme qu'étaient les Pères, fussent-ils saints...).

L'émerveillement des beaux offices de Vigiles ou d'Agrypnies a fait place à une grande fatigue (au début de notre vie ecclésiale, la vie semblait n'attendre que la fin de semaine pour enfin retrouver le havre de paix qui permettait de prendre des forces pour affronter la semaine dans le monde, maintenant cet effort semble démesuré). D'abord, pour ces offices, nul n'est besoin d'avoir un prêtre. On peut les lire à la maison (mais on ne les lit pas!). 


Et la pression de la majorité se fait insidieuse. Nous sommes un petit troupeau dans un autre petit troupeau, est-il supportable de se singulariser et de n'être pas conformes à l'image que donne la majorité? La majorité peut-elle avoir tort? On est marginalisés, ghettoïsés, Pourquoi se distinguer? Pourquoi être rigoristes? Il faut évoluer avec son temps. Dans la Légende du Grand Inquisiteur, le monde s'est organisé sans le Christ. Notre foi ne peut-elle pas fonctionner sans la Tradition, les Pères et nous faciliter la vie plutôt que de nous marginaliser dans notre société si moutonnière et si conformiste? Nous devons nous épanouir, la religion doit être comme le développement personnel.Elle doit nous assurer le bien-être. On peut remplacer la confession par la psychanalyse, ce sera plus dans l'air du temps. Et nous n'avons pas beaucoup de temps dans ce monde où tout va si vite que même les modes se démodent.

Il nous faut aussi. cela est évident, plus de temps pour nous. Dieu ne peut plus être premier servi. Il doit le comprendreAlors l'Église s'estompe à la périphérie de notre emploi du temps. Nous ne recevons alors Dieu que le dimanche, pour paraphraser le titre du beau roman de Père Virgile (Gheorghiu).  Et encore... Aller faire une belle promenade dans la nature, passer une belle journée au ski ou à la mer, c'est aussi rendre grâce au Créateur et dans notre emploi du temps surchargé, il ne reste que le dimanche... Dieu comprendra... Pourquoi ne pas faire des Liturgies le samedi soir, cela libérerait du temps... Ou alors il faudrait raccourcir ces Liturgies pour qu'elles soient plus acceptables (un pieux chrétien orthodoxe d'une juridiction moderniste, assistant pour la première fois à un office dans une église orthodoxe qui avait conservé la Liturgie intacte et sans coupures, manifesta sa réprobation en disant: Oh là là, qu'est-ce que vous avez rajouté comme trucs (sic) à la Liturgie!).

Autrefois, la voix de la spiritualité disait Εἶπε Γἐρων ([Ipé yéron]: l'Ancien/le staretz a dit), et s'ensuivait un chemin de Vie et de Lumière, tout entier contenu dans une formule lapidaire, mais prégnante d'une sagesse que l'on pouvait suivre ou ne pas suivre, mais que l'on n'écartait pas d'un geste méprisant comme dépassée (ainsi dans une série de livres sur la spiritualité orthodoxe, rapportant les paroles d'un grand staretz orthodoxe du XIXè siècle, on explique savamment que les orthodoxes modernes ne partagent pas son étroitesse d'esprit concernant l'Eglise Orthodoxe quiserait l'Eglise du Christ!). Aujourd'hui l'expression, et véritable leitmotiv, qui permet de glisser progressivement sur la pente fatale est tout entière dans la formule l'important, ce n'est pas... L'important, ce n'est pas de faire ceci ou cela (souvent ce que les Pères recommandent depuis les siècles des siècles... et ce qui les a amenés dès cette vie aux lisières du Paradis, et après leur naissance au Ciel, dans le Royaume de Dieu où ils intercèdent pour nous). Chacun est libre de penser et de faire ce qu'il veut ou ce qu'il peut, Dieu merci, nous ne sommes plus au temps des inquisitions, mais la tyrannie actuelle des comportements stéréotypés new style, donnés comme normes spirituelles au nom d'une spiritualité moderne, raisonnable et acceptable par l'establishmentœcuménolâtre, est détestable.

Et l'on continue. Les prières régulières qui coulaient dans nos cœurs comme des sources vives, où sont-elles? Le temps... Nous n'en avons plus assez pour le greffer à l'éternité par une vie spirituelle pleine et féconde. Pas assez de temps pour Dieu. De toutes façons Dieu est omniscient, il sait de quoi nous avons besoin. On peut se passer de la prière personnelle aussi, ou l'espacer dans nos vies surchargées déjà par les diverses occupations essentielles qui nous permettent de nous épanouir dans ce monde merveilleux qui est le nôtre. 


Il reste encore un fragment de conscience qui fait que nous éprouvons le besoin de justifier spirituellement notre manque de spiritualité pour rallier la vacuité minimaliste des spiritualités mondaines. Nous gardons l'étiquette orthodoxe, mais il n'y a plus beaucoup de choses dessous. Nous avons déjà accepté de mettre quelques grains d'encens sur les autels convenus de la société, par lassitude, par suivisme ou par lâcheté.

Dieu attend patiemment. Il est là avec tous les trésors que nous trouvions si beaux et si extraordinaires au temps de la conversion de notre âme et de notre cheminement irénique vers le Royaume des Cieux. Il n'a pas changé. Il ne changera jamais.

Mais, nous, comme le chien de l'Evangile dont parle le Seigneur, nous sommes retournés à nos vomissures.


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