LA CROIX,La crémation, un enjeu pastoral complexe pour les diocèses

Publié le par Père Jean-Pierre


 
 

 
 
04/01/2011 16:31

La crémation, un enjeu pastoral complexe pour les diocèses



Des diocèses s’organisent pour animer des temps de prière avant l’incinération des corps. Un moyen aussi d’éviter la prolifération de «faux prêtres» qui abusent de la détresse des familles


Bénédiction sur le cercueil d'un défunt avant sa crémation, au crématorium de la Balme de Silingy, en Haute-Savoie (Photo : Marcel CROZET/CIRIC). 

Dans le Val-de-Marne, trois crématoriums accueillent les familles touchées par le deuil, à Champigny-sur-Marne, Arcueil et Valenton. Depuis ce lundi 3 janvier, une petite équipe de neuf personnes – deux prêtres, un diacre et six laïcs – s’y relaie pour organiser des « temps de prière » à la demande des familles.

C’est que, dans le département comme ailleurs, la pratique de l’incinération des corps se développe rapidement. Elle est souvent moins coûteuse qu’une inhumation, et également en phase avec la volonté de certains d’« assumer leur mort comme ils ont assumé leur vie, seuls, sans déranger », note Béatrice Brie, responsable de la pastorale des funérailles dans le diocèse de Créteil.

Elle inquiète donc l’Église, non pas en tant que telle car la crémation est acceptée depuis une instruction romaine de 1963, mais parce que, constate-t-elle, « plus il y a de crémations, et moins il y a de célébrations », qu’elles soient laïques, au cimetière, ou religieuses, à l’hôpital ou à l’église. La pression conjointe des entreprises de pompes funèbres et des crématoriums tend à raccourcir toujours plus le processus, notamment en limitant les transports.

Un dilemne pour les diocèses

Parce qu’elles ne souhaitent pas laisser partir leur défunt « comme cela », et parce qu’elles sont conscien tes que cette pratique peut être traumatisante pour elles, certaines familles demandent tout de même un moment de recueillement.

D’autant que, contrairement à ce qui se passe en Allemagne, elles sont invitées à assister à l’incinération par des entreprises qui voient là le moyen de leur louer un salon pendant une demi-heure ou une heure. Des « maîtres de cérémonie » ont d’ailleurs été formés par ces entreprises pour organiser des « hommages laïques » aux défunts, avec lecture de textes, prise de parole de la famille ou des amis, et éventuellement projection de films ou de photos…

Mais parfois, les familles demandent explicitement à l’entreprise de pompes funèbres une célébration catholique, plaçant diocèses et paroisses devant un dilemme : faut-il répondre à cette demande, au risque de raréfier davantage les messes ou célébrations dans les églises ?

La démarche diocésaine a été mûrement pensée

À Créteil, Mgr Michel Santier a souhaité que soit constituée cette petite équipe, à partir d’un constat : de nombreuses familles qui font le choix de l’incinération sont si éloignées de l’Église qu’elles n’osent plus s’adresser à elle, parce qu’elles ne savent matériellement pas comment faire, ou parce qu’elles « craignent qu’on se dise qu’elles viennent juste quand elles en ont besoin », observe Béatrice Brie. Et puis, il y avait « urgence », ajoute Monique Maréchal, membre du conseil épiscopal.

Car, faute d’une réponse positive des paroisses, de « faux prêtres », « faux diacres », voire « faux frères » proposaient leurs services aux pompes funèbres, carte de visite à la clé. Services de surcroît chèrement payés par les familles : « Ils mettent une corbeille à l’entrée du salon et organisent une quête à la sortie », assure Béatrice Brie qui observe que, dans les diocèses (Pontoise, Saint-Denis, Lyon, Toulon, etc.) qui organisent déjà depuis plusieurs années une présence au crématorium, « ces pratiques ont cessé ».

La démarche diocésaine a été mûrement pensée. « On ne peut laisser ce cercueil sans cérémonial, on ne peut pas non plus “bricoler” n’importe quoi », résume Monique Maréchal. Neuf personnes ont été appelées par Mgr Santier, toutes formées par le diocèse et rompues à l’accompagnement des familles en deuil ; leurs noms ont été communiqués aux directeurs de crématoriums et d’entreprises de pompes funèbres.

Quelques règles ont déjà été posées

Il leur est demandé d’« exprimer par (leur) présence fraternelle dans les crématoriums l’amour du Christ et l’espérance chrétienne, notamment par un temps de prière préparé avec la famille du défunt », de « réfléchir à la manière de clarifier et d’améliorer, auprès des familles, l’aide bienveillante de l’Église au crématorium », et enfin de « rassembler les fruits de (leur) expérience en vue de l’élaboration d’un rituel adapté ».

Pour l’heure, quelques règles ont déjà été posées : temps de prière préparé avec la famille, si possible dans un lieu d’Église, avec au moins un texte de la Bible, la récitation du Notre Père et un encensement ou une bénédiction.

Mais de nombreuses questions se posent encore. Ainsi à Saint-Brieuc, on reste prudent : diacre, Serge Kerrien supervise la formation des équipes de laïcs qui prennent en charge les funérailles ; il travaille « la question des crémations, qui concerne aussi les diocèses ruraux comme le nôtre ».

«Dans un crématorium, nous ne sommes pas chez nous»

« Nous réfléchissons, à l’avenir, à organiser des permanences dans les crématoriums pour qu’il y ait une présence de l’Église, mais il n’est pas question aujourd’hui d’y organiser des cérémonies », indique-t-il.

« Si les réponses des diocèses restent assez disparates, c’est parce qu’ils sont pris par cette logique de guichet », analyse Christian de Cacqueray, directeur du Service catholique des funérailles, association créée à Paris à la demande du cardinal Jean-Marie Lustiger. « Les crématoriums sont en train de devenir un lieu de célébration, alors qu’ils sont d’abord conçus pour incinérer des corps. »

De fait, confirme Béatrice Brie, « dans le salon d’un crématorium, nous ne sommes pas chez nous ». La petite équipe de laïcs ne choisit ni la décoration de ce lieu multi-cultuel, ni même la durée de la célébration et doit parfois composer avec le maître de cérémonie…

Pas de célébration... «faute de temps»

« Au cours de l’entretien, nous évoquons – avec tact – la possibilité d’une célébration à l’église, et nous expliquons bien aux familles que le rituel ne sera pas le même au crématorium », précise la responsable de la pastorale des funérailles. « Est-ce que cela les gêne ? Souvent non, parce qu’elles ne savent pas faire la différence entre une messe et une célébration. »

Reste aussi la question du devenir des cendres, importante pour l’Église, celle du lien avec la paroisse…

Depuis lundi, les neuf membres de l’équipe ont commencé leurs permanences, échangeant par mail leurs expériences. « La famille n’était ni plus ni moins catholique que celles que l’on voit la plupart du temps, écrit ainsi l’un d’eux. Quand j’ai demandé pourquoi une célébration n’était pas prévue à l’église, elle m’a répondu : faute de temps. »
Anne-Bénédicte HOFFNER


Commenter cet article