L’Église et les musées se disputent le patrimoine religieux russe

Publié le par Père Jean-Pierre

 19/10/2010 16:55

L’Église et les musées se disputent le patrimoine religieux russe



La Douma examine une loi visant un large transfert de patrimoine de l’État vers l’Église, au grand dam des conservateurs de musée


La coupole de la cathédrale Saint-Isaac : la plus grande église de Saint-Petersbourg est toujours un musée (Photo : Nicolas SENÈZE/La Croix). 

«Vingt ans après la chute du communisme, presque rien n’a été rendu à l’Église… » Comme d’autres dans la hiérarchie orthodoxe russe, le P. Vsevolod Chaplin, l’influent archiprêtre moscovite s’impatiente et espère l’adoption rapide d’une nouvelle loi. Avec pour objectif de « redonner à l’Église les droits de propriété sur des milliers de bâtiments dont nous avons certes retrouvé l’usage mais dont nous ne sommes toujours pas propriétaires », explique le directeur du département des relations Église-société du patriarcat de Moscou.

Une vieille revendication sur le point de se concrétiser : la Douma, chambre basse du parlement russe, s’apprête à étudier cette fin de semaine en seconde lecture un projet de loi prévoyant un large transfert de patrimoine de l’État vers l’Église.

Il s’agit notamment d’anciennes églises et monastères qui, à l'époque soviétique, avaient été transformés en musées. « La loi ne porte pas sur le transfert de propriété des icônes mais sur celui des seuls bâtiments », prévient le P. Vsevolod Chaplin. Tout en ajoutant : « Des icônes nous sont revenues mais sous la forme de prêt. Nous voudrions un véritable transfert de propriété. Mais ce n’est pas possible dans un futur proche… »

«Les œuvres risquent de mourir» 

Car, au-delà du projet de loi, les velléités de l’Église ont suscité une vive émotion dans les milieux artistiques. « Les bâtiments peuvent revenir dans le patrimoine de l’Église mais pas les œuvres car elles risquent de mourir », prévient Olga Popova, professeur d’histoire de l’art.

« Parce que les Églises n’ont pas les moyens ni les connaissances pour maintenir ces icônes ou fresques dans de bonnes conditions. Il faut veiller à l’atmosphère et surveiller l’humidité ambiante. Il faut des équipements spéciaux et un système de gardiennage. »

Autre inquiétude de la part des conservateurs de musée : si des salles d’exposition redeviennent lieux de prière, la fréquentation risque de s’intensifier et de mettre en danger le maintien en état des peintures, en raison notamment de la fumée des cierges et des changements de température.

« Des erreurs ont parfois été commises. Mais beaucoup d’efforts ont été faits pour résoudre ces problèmes. Dans certains musées, les conditions d’entretien ne sont guère meilleures… », se défend le P. Vsevolod Chaplin.

«Un large transfert de propriété serait un dangereux premier pas»

L’Église voit un autre avantage au transfert : il permettrait d’exposer davantage d’œuvres. Car nombreuses sont celles à rester entreposées, faute de place, dans les salles fermées au public. Un stockage qui, plus ou moins surveillé, a pendant longtemps permis aux plus affairistes des employés de musée de profiter de la forte demande en icônes sur le marché noir.

L’Union des musées de Russie a demandé qu’une soixantaine de monastères et églises particulièrement importants pour l’histoire russe, notamment ceux qui figurent sur la liste du patrimoine mondial de l’Unesco, ne soient pas restitués à l’Église et fassent l’objet d’une exception dans la loi.

« Un large transfert de propriété serait un dangereux premier pas », s’inquiète Levon Nersesian, expert artistique à la Galerie Tretyakov, le principal musée de Moscou. Farouche opposant à toute restitution à l’Église, il suggère un régime permettant aux salles d’exposition d’accueillir des services religieux. « Le musée resterait ainsi musée, assurant l’entretien des œuvres. Mais, au cas par cas, les fidèles pourraient s’y retrouver pour prier. » Un compromis qui a peu de chance de satisfaire l’Église.
Benjamin QUENELLE, à Moscou


Commenter cet article