Des chrétiens jugés pour rupture du jeûne en Algérie

Publié le par Père Jean-Pierre

LA CROIX

 

  


Le procès qui s’est tenu mardi 21 septembre à Aïn-El-Hammam, en Kabylie, souligne la multiplication de poursuites sous ce motif

«Cette affaire a causé un grand tort à l’État algérien. Et ce n’est pas fini. » Akli, enseignant de 44 ans, est l’un des nombreux citoyens de la région venus mardi 21 septembre « manifester (sa) solidarité avec des innocents » : Salem Fellak et Hocine Hocini, deux ouvriers « non-jeûneurs » pendant le Ramadan qui étaient jugés mardi 21 septembre. 

Le procureur du tribunal a requis trois ans de prison ferme contre ces deux chrétiens. Face à la mobilisation populaire – plusieurs centaines de personnes ont scandé des mots d’ordre hostiles au pouvoir algérien à l’extérieur de la salle d’audience –, le juge a renvoyé le verdict au 5 octobre.

Ces journaliers dans le bâtiment ont été arrêtés par la police le 13 août dernier pour avoir mangé pendant le Ramadan sur le chantier où ils travaillaient à Aïn-El-Hammam, en haute Kabylie.

Hocine Hocini s’est déclaré « chrétien protestant » devant le procureur qui l’a accusé, ainsi que son compagnon, de « non-respect d’un précepte de l’islam », un article du code pénal qui est source de polémique depuis trois ans en Algérie.

Une violation de la Constitution algérienne

À la barre, les deux prévenus, qui étaient restés en liberté, ont dévoilé le zèle de la police qui les avait filés pour les prendre en « flagrant délit » de non-respect du jeûne.

À Ighzer Amokrane, à une soixantaine de kilomètres de là, dans la vallée kabyle de la Soummam, la police a investi un restaurant fermé et arrêté dix jeunes pour les mêmes raisons. Le procès, le 5 septembre dernier, a suscité une première levée de bouclier des défenseurs des libertés et a été reporté au 8 novembre prochain.

« Les instructions du ministère public dans ce genre d’affaires sont de remettre en liberté les prévenus et de laisser passer le Ramadan avant de juger en souplesse », explique un magistrat à Alger. 

« Mais aucune volonté politique ne s’est manifestée auprès des services de sécurité pour réaliser des interpellations de ce type, l’ordre public n’étant manifestement pas menacé par des non-jeûneurs discrets », explique Anouar, de la Ligue algérienne de défense des droits de l’homme.

La défense des deux ouvriers d’Aïn-El-Hammam, conduite par Me Mokrane Aït Larbi, a plaidé la relaxe et dénoncé « une violation de la Constitution algérienne qui garantit la liberté du culte ».

"La société est moins intolérante que l'Etat"

Pour Mustapha Krikèche, de l’Église protestante d’Algérie, l’affaire d’Aïn-El-Hammam et les autres montrent clairement qu’il n’y a pas de liberté de culte en Algérie, que l’on soit chrétien ou musulman. « Mais je suis encouragé par la mobilisation des gens. La société est finalement moins intolérante que l’État », estime-t-il.

La majorité des affaires de « non-respect d’un précepte de l’islam » déclenchées durant le Ramadan ces dernières années impliquent des musulmans non pratiquants.

Un sondage publié en août dernier par l’institut Abassa révèle que 36 % des Algériens en âge de jeûner selon les préceptes coraniques ne le feraient qu’occasionnellement durant le mois du Ramadan, et 7 % pas du tout.

« Une grande hypocrisie entoure l’observance de ce rite sacré. Il est respecté par la grande majorité, mais il y a vingt ans, les restaurants du centre-ville d’Alger étaient ouverts pour ceux qui voulaient manger », témoigne Hakima, cadre d’entreprise, qui avoue ne pas respecter le Ramadan à cause de son addiction au tabac.

Une pratique de culte non autorisée

Cette affaire est la première dans une série qui implique des Algériens non musulmans. « Je redoute que cela ne relance la campagne contre l’Église protestante d’Algérie. Nous pratiquons notre religion sous les pressions de l’administration », affirme Mustapha Krikèche.

Quatre animateurs d’une Église pentecôtiste de Larbâa Nath Irathen, non loin d’Aïn-El-Hammam, doivent comparaître le 26 septembre pour « pratique d’un culte non autorisé ». 

Un texte du collectif SOS libertés, repris par plusieurs journaux francophones, appelle à la relaxe des prévenus et « condamne toute forme de répression pour délit de culte ».
Amine KADID, à ALGER


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