«Avec la disparition des chrétiens d’Orient, l’Occident perdrait ses propres racines»

Publié le par Père Jean-Pierre

3/02/2011 15:33 LA CROIX

«Avec la disparition des chrétiens d’Orient, l’Occident perdrait ses propres racines»



Alors que les ministres des affaires étrangères de l’Union européenne ont rejeté lundi 31 janvier un texte commun sur la liberté religieuse, ce jésuite, évêque d’Alep des Chaldéens, explique pourquoi le problème des chrétiens d’Orient concerne aussi l’Europe


Mgr Antoine Audo (Photo : François-Xavier Maigre/La Croix) 

ENTRETIEN
Mgr Antoine Audo
Évêque d’Alep des chaldéens (Syrie)
 

La Croix : Pourquoi attendre une réaction des instances européennes ?

 Mgr Antoine Audo : L’Union européenne a quelque chose à dire à nos pays éprouvés par l’instabilité. Il suffit de relire l’histoire entre l’Europe et le Moyen-Orient, la tradition d’échanges autour du bassin méditerranéen…

Plus que jamais, la contribution européenne est donc très attendue par les Orientaux. Il s’agit notamment d’équilibrer la puissance américaine, qui s’exprime avec l’occupation de l’Irak et le soutien inconditionnel à Israël.

À mon sens, l’Europe peut contribuer à faire évoluer les mentalités. Il est par exemple intéressant de remarquer qu’à l’occasion de la messe d’ouverture à Rome du Synode pour les Églises d’Orient, Benoît XVI a repris le concept de « laïcité positive » tel que Nicolas Sarkozy l’avait formulé.

Cette notion peut-elle s’appliquer au Proche-Orient ?

Pas tout à fait. En effet, la laïcité renvoie à une idée de lutte, à une vision de séparation entre le domaine politique et religieux. Or, cette idée ne peut être admise dans une culture arabe et musulmane.

Lors du synode, nous avons préféré défendre le concept de citoyenneté, d’égalité devant la foi, de l’État au service de tous. Nous avons également mis en avant la notion de dignité de l’homme, qui parle à la culture arabo-musulmane. Voilà le type d’orientation que peut soutenir l’Europe.

Quel serait l’impact d’une disparition progressive des chrétiens d’Orient ?

Les chrétiens sont une composante importante de l’histoire des pays du Moyen-Orient. Ils y sont implantés depuis des millénaires. Avec les musulmans, ils ont su composer des sociétés fondées sur un respect mutuel. Il serait donc regrettable, aussi bien en Irak que dans le reste de la région, de perdre cette chrétienté arabe.

Cette culture arabe est aussi la nôtre. Vis-à-vis des musulmans, les chrétiens ont toujours été un pont culturel, grâce à leur ouverture, leur travail de traduction de la philosophie grecque… À la Renaissance, ce sont les chrétiens arabes qui ont forgé le terme d’arabité, qui a permis de s’affranchir de la mainmise de l’Empire ottoman.

Renoncer à cette richesse serait extrêmement nuisible, non seulement pour les chrétiens mais aussi pour l’islam qui se retrouverait face à lui-même, en proie à ses guerres fratricides. Il suffit d’observer ce qui se passe aujourd’hui entre chiites et sunnites…

En quoi l’Europe est-elle concernée ?

Cette disparation serait également très nuisible à un Occident de plus en plus sécularisé, qui perdrait de ce fait ses propres racines historiques et géographiques. Il est donc nécessaire de défendre cette culture de respect et de dialogue. Nous devons refuser que la religion soit instrumentalisée.

En Syrie, par exemple, nous cultivons avec les musulmans une longue tradition de vivre-ensemble, nous nous visitons mutuellement, surtout pendant les fêtes religieuses. Le 1er janvier dernier, j’ai ainsi accueilli dans ma cathédrale le premier mufti de la République syrienne, à l’occasion de la Journée mondiale de prière pour la paix. On a senti une prise de conscience en Europe, qui dépasse pour la première fois les médias chrétiens. Mais nous espérons que cette mobilisation ne sera pas un feu de paille.

Serait-il alarmiste de prédire l’extinction des chrétiens d’Orient ?

C’est d’abord une question de volonté politique. Si la violence perdure, si on n’impose pas de limites à certaines tendances extrémistes de l’islam, on peut s’inquiéter. Notre capacité de résistance a ses limites.
Recueilli par François-Xavier MAIGRE


Commenter cet article