À Gracanica, la flamme serbe brûle encore

Publié le par Père Jean-Pierre




 
03/02/2010 19:30
La Croix

Dans l’enclave serbe de Gracanica, au Kosovo, les habitants essayent de vivre, malgré leur isolement, et en s’appuyant sur l’Église orthodoxe


Des fidèles orthodoxes serbes rassemblés devant l'église du monastère de Gracanica (Kosovo), protégé par la Kfor, à l'occasion du Nouvel an orthodoxe (Photo : MAIGRE/La Croix). 

Il est des souvenirs qu’on aimerait pouvoir rayer de sa mémoire. En vain. Quand Dragan, 25 ans, relate les émeutes anti-serbes, dont lui et les siens furent victimes il y a six ans, sa douleur est intacte. « Dans la nuit du 17 mars 2004, des Albanais ont incendié la maison de mes parents. Réveillés par les flammes, nous nous en sommes sortis de justesse », témoigne-t-il, les yeux perdus dans son café noir.

Comme d’autres, Dragan a fui Kosovo Polje, commune à majorité albanaise, pour se réfugier dans l’enclave serbe de Gracanica, à une dizaine de kilomètres de Pristina. Chanteur professionnel, il dit vivre désormais « au jour le jour ». « Le pire, avoue-t-il, c’est de savoir que les Serbes sont perçus comme d’éternels coupables aux yeux du monde, alors que nous sommes persécutés depuis dix ans, dans l’indifférence générale. »

Assise à ses côtés, sa femme Nadica s’interroge : « Quel sera l’avenir de notre fils de 11 mois ? Il est très difficile, pour un Serbe, de circuler librement, de décrocher un emploi… » Deux ans après la proclamation d’indépendance du Kosovo par les Albanais, la désillusion est grande pour de nombreux Serbes, avec un sentiment d’isolement accru par l’exode silencieux de milliers d’entre eux…

«Les gens ont le cœur à la fête», s’émeut une Belgradoise

En 1999, 200 000 personnes avaient fui la région. Et l’hémorragie n’a jamais vraiment cessé. Stojan, journaliste serbe de 53 ans, avance ces chiffres : « Pristina comptait 40 000 Serbes avant la guerre. Ils ne seraient plus qu’une poignée. Dans le même temps, la population de Gracanica est passée de 3000 à 15 000 habitants, avec l’afflux des réfugiés. » Sur les hauteurs de la ville, dans une zone grisâtre, subsistent plusieurs rangées de ces « conteneurs », où furent logées à la hâte les familles. Certaines y demeurent toujours…

Malgré la rigueur ambiante, il y a pourtant, en ce soir d’hiver, comme un air de fête dans les ruelles boueuses et sombres de Gracanica. Le 13 janvier, les Serbes célébraient le nouvel an orthodoxe, selon le calendrier julien en vigueur dans les Églises orientales. Par un froid glacial, des centaines de familles ont rejoint, à pied, le centre de la commune. La présence d’une chanteuse renommée, venue spécialement de Belgrade, provoque une liesse indescriptible.

Dans un recoin, des enfants emmitouflés réchauffent leurs paumes engourdies au-dessus du brasier où rôtissent deux carcasses de veaux. On danse bras-dessus bras-dessous, on s’allège de quelques dinars en échange d’un vin chaud sucré, tandis que les plus jeunes consomment leurs rares étrennes pour s’offrir un paquet de pétards ou quelque confiserie. « Les gens ont le cœur à la fête, s’émeut une habitante de Belgrade, qui n’était pas revenue depuis dix ans. Mais quand je vois leur niveau de vie, le manque d’infrastructures, je me sens triste. »

«Sans la foi, notre peuple aurait déjà disparu»

Au petit matin, regard encore embué, Stephan, garçon d’hôtel de 20 ans, prend son service. « Comme tous mes amis, je rêve de tenter ma chance à l’étranger. Mais changer de vie, ce n’est pas si simple », grelotte-t-il en tentant vainement de relancer le poêle à gaz censé chauffer la salle de réception.

Dehors, la nouvelle année s’ouvre sur un grand soleil gelé. De premiers visiteurs pénètrent dans l’enceinte du monastère de Gracanica, joyau de l’orthodoxie serbe fondé en 1321, et fierté des habitants. Depuis 2006, ce monument est inscrit sur la liste du patrimoine mondial de l’Unesco et a été placé sous protection de la Kfor, force de l’Otan. Près de 150 lieux de culte ont été incendiés ou pillés au Kosovo, en dix ans… Pourtant, à en croire le jeune soldat suédois qui piétine dans sa guérite, la présence militaire est de moins en moins justifiée. « C’est vraiment très, très calme, assure-t-il. On est surtout là pour rassurer la population. »


Dans l'église du monastère, Mgr Atemije, évêque de Raska et Prizren, célèbre la liturgie pour le Nouvel an (Photo : MAIGRE/La Croix). 

Dans la cour, un moine supervise une distribution de cadeaux pour les enfants défavorisés de l’enclave. Les aînés, eux, se sont massés dans l’église où Mgr Artemije, évêque de Raska et Prizren, célèbre la liturgie entouré de nombreux prêtres, moines et moniales. En 1999, en plein conflit, ce dernier avait fait le choix de transférer son siège de Prizren à Gracanica. Depuis, le monastère est devenu l’un des pôles spirituels les plus emblématiques du Kosovo. Et un symbole de la résistance nationaliste : « sans la foi, notre peuple aurait déjà disparu », souligne une fidèle, qui porte un dizainier tressé au poignet, pour marquer son identité serbe dans un pays peuplé à 90 % d’Albanophones musulmans pour la plupart.

La majorité des Serbes reste farouchement opposée à l’indépendance du pays

Le P. Siméon, adjoint de Mgr Artemije et higoumène (prieur) du monastère de Banjska, plus au nord, l’assume : « Notre rôle est de maintenir la population serbe au Kosovo, sur la terre de ses racines ». Après la guerre, rappelle Stojan, 90 % des intellectuels ont déserté la région. Le système institutionnel s’est effondré, et « seule l’Église a su contenir cet exode », contribuant notamment à la fondation d’un conseil national.

Le nouveau patriarche de Serbie, Irinej, élu le 22 janvier, s’inscrit d’ailleurs dans la ligne de Belgrade en défendant ce qu’il considère comme la « Jérusalem » du peuple serbe : « Le Kosovo, selon tous les critères, nous appartient, a-t-il scandé, à peine intronisé. Mais nous ne voyons pas d’inconvénient à vivre avec les peuples qui y résident et à trouver un modus vivendi. »

Stojan fait partie de ces Serbes convaincus de la nécessité du dialogue. Certains de ses amis les plus proches sont Albanais. Aux pires heures, ils se sont protégés mutuellement, les deux peuples ayant été tour à tour bourreaux et victimes. Mais la majorité des Serbes reste farouchement opposée à l’indépendance du pays.

«Les religieux pourraient bien être les seuls à rester…»

Ce jour-là, le maire serbe de Gracanica, qui a fait le choix de coopérer avec les autorités du Kosovo lors des dernières élections, est absent de la ville. « Le traître », comme certains l’appellent, n’y est plus le bienvenu. D’autres élus ont été mis en place par Belgrade, sans moyens, ni légitimité… « La politique de l’État serbe est assez floue vis-à-vis de notre population, déplore Stojan. Les gens se sentent abandonnés. »

Le soir tombant assombrit les coupoles du monastère. Dans l’un des minibus qui relie Belgrade à Gracanica, un homme de 64 ans témoigne : « Mes cinq enfants ont préféré s’installer en Serbie. Moi, je veux continuer à vivre sur la terre de mes ancêtres, même si je n’exerce plus mon activité d’agriculteur faute de pouvoir écouler librement mes récoltes… »

À demi-mot, une observatrice de Belgrade estime que la population serbe du Kosovo, vieillissante, risque de s’éteindre à petit feu : « À terme, les religieux pourraient bien être les seuls à rester… »
François-Xavier MAIGRE (à Gracanica, Kosovo)
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